

Classé monument historique, le cimetière juif de Weissensee au nord de Berlin est l’un des plus grands d’Europe. « Explorer ce cimetière est comme marcher au travers d’un livre d’histoire ». L’auteur de ces mots, Britta Wauer, cinéaste, a eu vent du cimetière en 2006 lorsque le directeur de la chaîne de télévision locale RBB lui a suggéré d’en faire un film. Fascinée par l’endroit, elle se plonge corps et âme dans le projet. Des documents lui parviennent en telle abondance qu’elle sort aujourd’hui un livre, Der Jüdische Friedhof Weissensee, dans lequel elle a regroupé 140 photos actuelles et d’époque, et presque autant d’anecdotes. Une lecture est programmée ce soir à la librairie Albertinen de Berlin-Weissensee

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 Isaak Eisner devant la tombe sa femme Auguste, aux environs de 1930 (Britzka Film, Berlin), p58/59 du livre
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On y dénombre pas moins de 115 000 tombes. La première, ornée du chiffre 1, date de 1880. Comme tout cimetière juif, celui de Weissensee, qui s’étend sur 40 hectares soit 86 terrains de football, est éternel. Les tombes juives sont en effet des concessions à vie. Toujours ouvert quelques 130 années après sa création, l’aire de paix, pour traduire littéralement l’allemand Friedhof, n’a en fait jamais fermé. Même durant la seconde guerre mondiale et l’ère nazie. Au fil des décennies, Weissensee, au nord de Berlin, a été un lieu de recueillement avec ses cérémonies traditionnelles, de commémoration pour les engagés de la première guerre, un terrain de jeux et une école pour enfants dépourvus de leurs droits à jouer et à apprendre au dehors, un abri où garder sa vie sauve… Aujourd’hui, il reste le plus grand cimetière juif d’Europe toujours en usage.
Quatre ans de travail
C’est sur cet endroit si particulier que la réalisatrice et productrice berlinoise Britta Wauer a consacré quatre ans de sa vie. Quatre ans à découvrir les histoires de vies derrière les tombes oubliées, à collecter documents et photos d’archive, à entretenir des dizaines de correspondances avec les descendants dispersés aux quatre coins de la planète, à remonter le fil de l’Histoire à laquelle est intrinsèquement liée l’évolution du cimetière. Un travail qui l’a menée à écrire et publier un livre objectivement intitulé Der Jüdische Friedhof Weissensee, Momente der Geschichte (le cimetière juif de Weissensee, moments dans l’Histoire). L’auteur ne cache pas sa joie : « c’est génial de pouvoir maintenant dire que le livre est publié ! Chaque semaine, je reçois des courriels, des lettres et des appels téléphoniques me demandant si nous sommes prêts. En outre, de nombreuses personnes qui m’ont soutenue en me racontant leurs souvenirs, en m’apportant des photos et des documents, ont un âge avancé et attendent avec impatience la publication du livre et la sortie du film », explique-t-elle avec emphase.

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 Les frères Woizinski, maçons, dans la Lothringenstrasse (aujourd'hui Herbert-Baum Strasse), qui mène au cimetière juif de Weissensee, p22/23 du livre (Britzka Film, Berlin)
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Le documentaire consacré au cimetière est actuellement en postproduction et devrait prochainement arriver dans les cinémas. Il n’était au départ pas prévu qu’un livre l’accompagne, ou le devance dans le cas présent. Lorsque le directeur de la chaîne de télévision locale RBB, Gabriel Heim, l’approche en 2006 avec l’idée de faire un film sur Weissensee, Britta Wauer se lance dans les recherches. En mai 2007, elle publie un article dans le magazine « Aktuell », dans lequel elle enjoint les descendants à se manifester et à l’aider de quelque manière que ce soit. Il s'est à peine écoulé quelques semaines qu’elle reçoit 250 lettres. Débordée par cette correspondance, elle réalise très vite qu’elle ne pourra pas tout raconter en 90 minutes. De là a surgi l’idée du livre, écrit à la fois en allemand et en anglais car « la moitié des lettres reçues ont été écrites en anglais ». « Pour la plupart, ils ont quitté l’Allemagne étant enfants et n’ont depuis lors presque jamais voire jamais parlé allemand, » justifie l’auteur, « les nouvelles générations ne parlent pas allemand du tout, il m’était donc naturel d’écrire le livre dans les deux langues. »

Deux jeux de photos illustrent les propos de Britta Wauer : les photos d’époque et les photos signées par Amélie Losier, jeune photographe freelance née à Versailles. Détentrice en 2005 d’une bourse de l’Académie des arts de Berlin, cette dernière jette au travers de son objectif un nouveau regard sur le cimetière. Laissées aux soins de la nature sous l’administration soviétique, la plupart des tombes, autrefois pour certaines de véritables œuvres d’art, sont aujourd’hui méconnaissables. Comme celle de Joseph Ruszack et de sa femme, surplombée d’une magnifique arche métallique sur laquelle trônait l’étoile de David en 1890, dont aujourd’hui il ne reste rien que les deux petites pierres tombales.

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 Ralph Neumann, originaire de l'Oregon (USA) devant la tombe de son père en 2009, p156/157 du livre (Amélie Losier, Britzka Film, Berlin)
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De son côté, Britta Wauer relie l’histoire du cimetière à l’Histoire tout court au travers de cinq périodes clé : la création du cimetière sous l’ère impériale (1880-1918), l’entre-deux guerres (1919-1938), la seconde guerre mondiale (1939-1952), l’Allemagne divisée (1953-1989) et l’Allemagne réunifiée (1990- à nos jours). Au long des allées et des rencontres, elle a retracé l’histoire de son pays. Toujours en contact avec certains de ses correspondants, elle s’avoue heureuse d’avoir pu faire ces connaissances. « Parfois, je blague et raconte que j’ai de nombreux grands-parents dans le monde entier, » s’exclame-t-elle, « un collègue se moquait l’autre jour de moi et me disait que je n’ai que des amis de 90 ans ! »
Alexia Kappelmann
15/06/2010
Photo de l'article : Amélie Losier(Britzka Film, Berlin)
Bernhard Epstein, originaire de Floride (USA) visite pour la première fois la tombe de sa grand-mère Helene Epstein en 2008, p146/147 du livre
Britta Wauer et Amélie Losier seront à la librairie Albertinen à Berlin-Weissensee, mardi 15 juin à 20 heures. Entrée : 5 euros.
Plus d’informations : www.albertinenbuchhandlung.de