

Angela Merkel part en guerre contre les spéculateurs. Alors que l’Euro est bousculé sur les marchés, que les Etats européens présentent un à un des plans de rigueur, que le politique tente de regagner du terrain sur le financier, Berlin a pris tout le monde de court en annonçant unilatéralement l’interdiction d’une série d’instruments financiers et en présentant un projet de taxation de l’activité financière.

Interdiction des « ventes à découvert à nu » et des CDS sur les dettes d’états
La chancelière s’est attaquée à deux symboles : les ventes à découvert et les CDS (cf. ci-dessous). Les premières sont tenues pour responsables de l’extrême volatilité des marchés et du « massacre » de certains titres en bourse, les seconds de la baisse continue de la monnaie unique. Ces deux produits financiers cristallisent surtout la défiance de l’opinion à l’égard d’une finance jugée folle et amorale. Au-delà des clichés, en Allemagne le travail reste une valeur, et l’inconscient collectif est fortement marqué par une culture industielle voire industrieuse. Dans ces conditions le pouvoir des marchés, et le parfum d’argent « facile » et illégitime lié aux activités financières ne peut que susciter la défiance. Le réaction de la chancellerie ne peut donc que parler à l’opinion.

Depuis le 19 mai, suite à l’annonce la veille de la chancelière, le régulateur allemand des marchés financiers, la BaFin*, a donc appliqué l’interdiction des ventes à découvert à nu sur 10 valeurs financières** ainsi que sur les emprunts d’Etats de la zone Euro. Ces 10 actions boursières avaient déjà été chahutées par les marchés lors de la crise des Subprimes à l’automne 2007. Depuis la crise grecque et à mesure que les craintes sur la possible faillite des Etats se propageaient, les titres des grandes banques européennes avaient à nouveau subi de fortes corrections ; En effet, les marchés - traumatisés par la faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers en 2007 - sanctionnent les actions des institutions financières à hauteur de leur implication dans le financement de la dette grecque (57 Milliards d’euros au total pour les banques commerciales françaises, 45 en Allemagne).
Ces interdictions sont restreintes au marché allemand et sont d’autant plus délicates que ces opérations s’effectuent en partie sur des marchés dit « de gré à gré », sans Chambre de compensation et donc sans aucun contrôle. Les CDS échangés sur la place de Francfort sont quant à eux interdits sur les emprunts d’Etats de la zone Euro.
Enfin, un projet de taxation de l’activité financière est programmé, sans que l’on sache encore très bien s’il s’agira d’imposer les transactions elles-mêmes ou le chiffre d’affaires des entreprises ayant une activité boursière. « Das Mädchen » (la demoiselle ou la gamine), comme Helmut Kohl surnommait affectueusement Angela Merkel à ses débuts, envoie ainsi un message fort aux marchés mais également à son électorat et à ses partenaires européens. Ces derniers n’ont toutefois que peu apprécié que l’Allemagne fasse cavalier seul sur le dossier.

Aigreurs et scepticisme en Europe et en Allemagne
La Ministre française des finances, Christine Lagarde a déploré que « les autres pays membres n’aient même pas été consultés », et a d’ores et déjà fait savoir que la France ne suivrait pas, tout en précisant que les ventes à découverts à nu étaient déjà interdites sur certains titres à Paris. Michel Barnier, commissaire européen au marché intérieur et aux services financiers, plus consensuel, a estimé que de telles mesures « seraient plus efficaces, si elles étaient coordonnées » au niveau européen.
En Allemagne, la série d’annonces a également été accueillie avec un certain scepticisme. Dans un entretien accordé à la Handelsblatt, Reto Francioni, le patron de la Deutsche Börse (une des dix valeurs boursières concernées par l’interdiction de ventes à découvert) émet « des doutes sur la pertinence de ces mesures prises de manière unilatérale en Europe ». A l’image de nombreux opérateurs, M. Francioni redoute que la place de Francfort soit pénalisée. S’il dit militer depuis longtemps pour une plus grande transparence sur ces transactions il doute pourtant d’une régulation excessive, comparant « les marchés financiers à des autoroutes, qui s’ils sont trop réglementés ralentissent jusqu’à ne plus rouler ».
Même son de cloche dans le Financial Times Deutschland, où plusieurs institutions interrogées montrent la même défiance : « Cette interdiction n’apporte rien, du moment que Londres, New-York ou Tokyo ne suivent pas » s’interroge un courtier. Plusieurs dressent la menace d’une perte de liquidité sur le marché ainsi que d’une fuite de capitaux d’Allemagne.

Des mesures réalistes ?
Aux Etats-Unis les ventes à découvert à nu sont interdites depuis le printemps 2008. Les ventes à découvert sont autorisées mais le vendeur a quatre jours pour emprunter le titre et le déclarer aux autorités financières, sous peine d’être sanctionné. Dans la pratique il est très difficile pour la Security Exchange Commission (SEC) de sanctionner ces usages, en premier lieu car il ne ressort pas d’une transaction sur le marché si la vente du titre est couverte ou à nu. Ainsi, de nombreuses ventes à nu sont toujours passées quotidiennement, même si l’actuelle présidente de la SEC, Mary Schapiro, se félicite que ces transactions ait diminué de moitié dès la première année ayant suivi l’interdiction. Les sceptiques sont toujours nombreux, à l’image du professeur de Finance de l’Université d’Oklahoma, Pradeep Yadaav, pour qui « il n’y a de toutes façons pas de différences entre ventes à nu et couvertes, elles ont la même fonction et permettent une meilleure liquidité et une formation plus juste des prix du marché ».
Concernant la taxe sur l’activité financière, il semble que l’offensive de l’Allemagne ait eu le mérite de secouer les responsables européens. Michel Barnier a présenté mercredi 26 mai un projet de taxation nationale des banques. Il incite les 27 de la zone Euro à créer chacun un « fonds de résolution » des crises futures. D’après la commission, la prévention d’une nouvelle crise financière « exige des Etats membres qu’ils créent chacun un fonds pour lesquels les banques auront l’obligation de régler une taxe ». Reste maintenant à le faire appliquer par les 27 Etats membres…
En attendant cette annonce a permis aux militants d’ATTAC de défiler fièrement dans les rues de Berlin en s’attribuant la victoire que constituerait une taxation des activités financières, en se référant bien sûr à la fameuse taxe Tobin réclamée depuis des années par divers mouvement de gauche.
Marc Meillassoux

*Le Bafin (Bundesanstalt für Finanzdienstleistungsaufsicht), l’office de surveillance des services financiers qui a son siège à Bonn (Rhénanie du Nord-Wesphalie) et Francfort (Hesse) est l’instance fédérale indépendante de contrôle des activités financières en Allemagne. Bien que théoriquement indépendante cette institution est soumise au contrôle du ministère des finances.
** 3 banques privées (Aareal Bank, Deutsche Bank, Postbank), 2 sociétés de services financiers (Deutsche Börse, MLP), 2 sociétés d’assurance (Allianz, Generalliet) et de société de réassurance (Hannover Re, et Munich Re), particulièrement chahutées par les marchés ces derniers mois.

Ventes à découvert : couvertes ou à nu
La vente à découvert « couverte » est un mécanisme permettant de « jouer à la baisse » un titre : un investisseur anticipe la baisse du cours d’un titre, il l’emprunte à un détenteur long-terme contre intérêt, le vend et espère ensuite le racheter à moindre prix empochant ainsi la différence. Des « effets de levier » permettent, avec une mise initiale réduite de vendre davantage de titres, et de multiplier les gains (ou les pertes).
Imaginons un investisseur spécialiste du marché automobile. Suite à un défaut de construction d’un modèle de voiture, il anticipe une baisse de l’action du constructeur. Il emprunte un titre à un investisseur long terme, à un taux de 10%, vend ce titre à la valeur du jour, 100€, puis le rachète à J+3 (le minimum légal en France) à par exemple 80 € afin de rembourser son emprunt, empochant ainsi la différence.
Soit : 100 € - 80 € = 20 € déduits de l’intérêt (ici 10% soit 10 €) . Bénéfice final de l’opération : 20 € -10 € =10€.
Les ventes à découvert, inventées dans les années 30 et démocratisées dans les années 90 sont censées contribuer à une meilleure liquidité du marché –les opérations ne requièrent pas la propriété du titre, celui-ci pouvant être seulement emprunté- et jouent un effet catalyseur sur les bulles spéculatives –leur but étant de parier à la baisse un titre-.
Les ventes à découvert à nu sont passées sans que le vendeur soit obligé d’emprunter le titre au préalable.

Les Credit Defaut Swap, ou CDS
Les CDS sont, eux, des instruments de couverture contre le défaut de paiement d’une partie. A l’image d’une assurance sur un bien, l’investisseur qui redoute une cessation de paiement d’une entreprise ou d’un pays, passe un «contrat » avec un autre acteur qui le dédommagera le cas échéant.
Que ce soit dans le cas des ventes à découvert ou des CDS, les deux parties qui passent ces contrats anticipent à l’opposé les cours ou de la conjoncture. Problème, en ces temps d’incertitude, le mimétisme sur les places financières et les rumeurs, fondées ou non, qui se propagent, contribuent à des tendances baissières généralisées, comme on y assiste sur l’euro. En effet, les craintes d’implosion de la zone euro –15 des vingt-sept pays ayant adopté la monnaie unique – incitent les investisseurs à se tourner vers les réserves de change libellées en dollars et simultanément à parier sur la baisse de l’euro. Une tendance positive pour de nombreux économiste qui jugeaient l’euro largement surévalué par rapport au dollar mais qui effraient les allemands, historiquement partisans d’une monnaie forte.
M.M.
resultats entre 1 et 3 de 3
la finance n'est que la partie émergée du problème...
S'il y a une mesure à prendre, c'est bien de taxer les importations chinoises ou d'autres pays en proportion des respects des droits de l'homme, des droits du travail etc...
Le reste c'est un peu comme donner de l'aspirine à quelcun qui a un bras arraché!
Pour lutter contre la crise en europe il faut l´interdiction des ventes à decouvert à nu .
Merkel a bien raison!
Il faut bien commencer, les autres pays suivront!