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Le Fil de Mehdi Ben Attia


Le réalisateur Mehdi Ben Attia était de passage à Berlin pour son premier film, Le Fil – Trace du désir, qui sortira en salle le 27 mai prochain. Le cinéaste tunisien, basé en France depuis plus de 20 ans, est le premier à offrir une vision délibérément heureuse de l’homosexualité au Maghreb. Éloquent et concerné, il explique avec enthousiasme le contexte et les raisons de ses choix cinématographiques. C’est l’occasion de rappeler que tout n’est pas rose sur la rive sud de la Méditerranée et que l’homosexualité reste un thème tout sauf anodin.




Mehdi Ben Attia

La Gazette de Berlin : Pourquoi l’homosexualité pour votre premier long métrage?

 

Mehdi Ben Attia : Quand on fait un film, on est amené à le porter pendant plusieurs années. Il vaut mieux s’assurer qu’on tient au sujet du film. L’homosexualité, c’est un sujet qui m’est personnel et proche et qui m’intéresse beaucoup. J’ai toujours su que mon premier long métrage serait fait en Tunisie et que le sujet me serait personnel.

 

La Gazette : Où en est-on aujourd’hui avec l’homosexualité en Tunisie?

 

Mehdi Ben Attia : C’est fermé de tous les côtés. Il y a des interdits religieux*, juridiques**, politiques et sociaux. Mais, comme partout, il y a aussi un fait social indiscutable. L’homosexualité, ça existe! Peut-être de manière plus souterraine du fait de ces interdits, mais les modèles de comportements homosexuels étrangers [où il n’y a pas d’interdits] influencent aujourd’hui la donne en Tunisie. Avec la mondialisation, de nouveaux modèles sont apparus en Tunisie, comme celui d’une jeunesse urbaine occidentalisée.

 

La culture de la virginité des femmes avant le mariage amène les hommes à se soulager entre eux. La pratique de l’homosexualité est peut-être un peu plus répandue qu’ailleurs. En revanche, la prise de parole à ce sujet est beaucoup plus rare.

 

La Gazette : Vous présentez dans votre œuvre un couple de lesbiennes désireuses d’avoir un enfant. En quoi le traitement que réserve les Tunisiens aux lesbiennes est-il différent que celui réservé aux homosexuels?

 

Mehdi Ben Attia: Pour moi, la problématique de l'homosexualité est la même pour les filles et les garçons. L’incompréhension à leur égard est la même. Ce que j’ai dit au sujet des gays vaut pour les lesbiennes!

 

La Gazette : Lequel des interdits vous apparaît comme le plus important?

 

Mehdi Ben Attia : Pour moi, l’interdit qui surplombe l’ensemble, c’est l’interdit social. Il y a un refus pathologique de la société de regarder en face et d’accepter le fait qu’il y a des homosexuels.

 




Malik (Antonin Stahly) et Bilal (Salim Kechiouche) © Pro-Fun Media

La Gazette : Dans votre film, les personnages principaux s’épanouissent dans leur relation homosexuelle. Pourquoi avoir choisi cet angle?

 

Mehdi Ben Attia : J’ai voulu faire quelque chose de souriant. Faire un film revendicateur autour de la question des interdits, un film plus agressif, c’est probablement réserver la vision du film à une élite occidentale et à quelques gays tunisiens. Alors qu’utiliser cette dramaturgie classique et refuser de dramatiser l’homosexualité elle-même me permet de dire aux gens, y compris les moins tolérants, « regardez, c’est comme ça, ce n’est pas si grave. »

 

Ma crainte, en représentant les interdits, c’est de les entériner, de leur donner droit de parole et d’en faire des protagonistes de l’histoire. J’ai voulu faire un film en minimisant les éléments homophobes.

 

Pour moi, la fiction libératrice que j’ai voulu mettre en place est beaucoup plus féconde et plus subversive que la vision dénonciatrice et dramatique à laquelle j’ai voulu tourner le dos. Je ne voulais pas parler de l’homosexualité en termes de suicides, de meurtres, et de perversités sexuelles, comme le fait souvent le cinéma arabe.

 

La Gazette : Sachant que le sujet est tabou en Tunisie, avez-vous eu des difficultés lors du tournage?

 

Mehdi Ben Attia : Trois jours avant le tournage du film, nous n’avions toujours pas l’autorisation du ministère de la Culture. Par la suite, nous avons découvert que l’ex-ministre de la Culture tunisien lui-même refusait absolument de signer cette autorisation parce que le film raconte l’histoire d’un Tunisien homosexuel qui s’accomplit et trouve le bonheur. C’est grâce à la présence Claudia Cardinale, « grande ambassadrice de la Tunisie » à l’étranger, que c’est devenu possible. C’était politiquement indéfendable pour le gouvernement de refuser le tournage alors que Mme Cardinale faisait partie du casting…

 

La Gazette : Quelle carrière pour votre film en Tunisie?

 

Mehdi Ben Attia : Aucun distributeur tunisien ne s’est manifesté, non pas parce qu’ils ne connaissent pas le film ou parce qu’ils ne croient pas en son avenir commercial, mais bien parce qu’ils ont peur du film. Et même si un distributeur acceptait, le film serait soumis à la censure. Il n’y a donc pas beaucoup d’espoir.

 

La Gazette : À plusieurs reprises, l’un des deux jeunes hommes, Malik, s’entremêle dans un long fil qui est attaché à l’arrière de sa chemise. Que vouliez-vous symboliser avec ce fil?

 

Mehdi Ben Attia : À la base, c’était une idée visuelle, poétique. Mais à force d’écrire le scénario, je me suis rendu compte que ça avait peut-être une signification psychanalytique! Fondamentalement, le mécanisme du fil, c’est qu’il naît et pousse quand le personnage de Malik se sent infantilisé, lorsque sa liberté est brimée.

 




Malik et sa mère (Claudia Cardinale) © Pro-Fun Media

La Gazette : Le père de Malik demande à sa femme : « Pourquoi est-ce qu’on l’a mis à l’école française? Ça propose des rapports bizarres avec les autres enfants… » L’homosexualité est-elle encore perçue comme allogène?

 

Mehdi Ben Attia : Effectivement, souvent les Tunisiens croient que l’homosexualité est un truc occidental qui n’existe pas dans leur pays. Le personnage du père évoque l’influence maléfique de l’occident alors que la pureté des valeurs traditionnelles aurait empêché l’homosexualité de son enfant… C’est des conneries, il y a des homosexuels n’importe où!

 

La Gazette : Lors d’une discussion de salon, Malik dit ne pas vouloir passer sa vie à fermer les yeux sur les injustices et les abus de pouvoir. Vous assumez cette critique du système politique tunisien?

 

Mehdi Ben Attia : Je ne veux pas avoir des problèmes avec la police de mon pays! Mais il est clair que ce que mon personnage dit, je pourrais le dire également! Il n’y a pas énormément de gens qui prennent leur responsabilité dans le contexte politique actuel. Les gens qui ne sont pas d’accord ont peur de prendre la parole et c’est dommage.

 

La Gazette : Pensez-vous que votre film contribuera efficacement à une banalisation de l’homosexualité?

 

Mehdi Ben Attia : Je voulais dédramatiser l’homosexualité dans un contexte où on aurait tendance à plutôt faire le contraire. Montrer que c’est naturel et universel. Mon défi de mise en scène était de fabriquer quelque chose où le spectateur hétérosexuel qui a priori voit arriver sans joie la perspective d’une scène de sexe entre deux hommes ait envie, au bout d’un moment, de voir cette scène. Qu’il ait envie de dire aux garçons : « bon allez les gars, embrassez-vous! » Je ne sais pas si j’y suis arrivé?

 

 

Alexandre Dumont Blais

18 mai 2010

 

Le Fil – Trace du désir/ Le Fil - Die Spur unserer Sehnsucht, français/arabe, sous-titres allemands, collaboration France-Belgique.

À l’affiche le 27 mai prochain au Rollberg Kino

Pour plus d'information: www.rollberg-kino.de

 

*En Tunisie, la sodomie entre adultes consentants est punie d’un emprisonnement de trois ans (articles 227 à 230 du Code pénal: www.jurisitetunisie.com.

** Le Coran condamne les relations entre personnes de même sexe.

 









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Danouel /// Sonntag, 21-11-10 16:44

Je veins de voir ce fabuleux film au Festival Image et Nation de Montréal. Il à été mon coup de coeur. J'ai visité la Tunisie et le Maroc et je ne peut que souhaiter que les gens puissent vivre leur liberté", la vie est si fragile. Bravo que ce tr`s beau film.

 
 

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