

Avant de partir en tournée mondiale, Yann Tiersen a choisi de répéter à Berlin. Nous l'avons rencontré non loin de son studio dans un café du quartier de Prenzlauer Berg après sa dernière journée de répétition entre un concert privé à Berlin et un triomphe à Leipzig. Austère et sincère, autour d’une Pils le musicien évoque Berlin, la sincérité dans la démarche d'artiste et l'industrie du disque puis se lâche sur le digital. Interview sans complaisance.

La Gazette de Berlin : Vous avez eu envie de préparer votre tournée à Berlin et de vivre dans le quartier de Prenzlauer Berg. Pourquoi vous sentez-vous si bien ici?
Yann Tiersen : On avait déjà répété à Berlin pour notre tournée précédente. C'est par hasard, je connaissais Berlin mais pas bien. J'aime bien la ville. C'est tranquille, on peut sortir quand on veut, cela me correspond bien. Dans le groupe, on est moitié français, moitié anglais. Je ne tourne pas beaucoup en France donc on a aucune raison d'y mettre les pieds. Et Berlin est la ville la plus agréable d'Europe. Je suis super mauvais en allemand, c'est un peu le problème, mais bon Berlin ce n'est pas Paris, les gens parlent anglais, au moins un peu.
La Gazette : Comment avez-vous choisi vos nouveaux musiciens?
Yann Tiersen : Dave et Robin (Dave Collingwood et Robin Allender) faisaient parti d'un groupe qui s'appelle « Gravenhurst ». Je les avais vu en concert à Paris, on avait terminé la soirée ensemble et après j'ai pensé à eux. Dave a fait toutes les batteries de l'album. Avec Lionel, on se connaît depuis pas mal de temps. J'ai pensé à lui de suite comme il y a beaucoup d'électronique et d'analogique dans mon album.
La Gazette : Quand on regarde votre parcours, on a l'impression d'une démarche libre. Est-ce essentiel pour vous?
Yann Tiersen : Il faut faire ce qu'on aime. Je n'ai jamais envisagé de faire les choses autrement et dès mon premier album je me suis démerdé pour enregistrer une grande partie des choses moi-même, pour être indépendant. Jamais on ne me disait : « non ce que tu fais, ça nous plaît pas » Même quand j'étais chez EMI en France, qui est une major, les mecs n'avaient pas de prise. S'ils me disaient non, moi je procédais autrement. Je ne vois pas l'intérêt de subir des pressions ou de se mettre des pressions soi-même. Le meilleur moyen de toucher le public, c'est d'être sincère et de faire ce qu'on aime.


La Gazette : Quand vous composez, vous ne pensez pas à celui qui va écouter?
Yann Tiersen : Si, j'ai envie de faire écouter ma musique ! Mais je ne veux pas tomber dans l'hypocrisie. C'est comme quand on discute avec quelqu'un et qu'on formate son discours en imaginant ce qui va lui plaire. Ce n'est pas de l'échange.
La Gazette : Dans la démarche artistique c'est quelque chose qui se fait souvent quand-même?
Yann Tiersen : Non je ne pense pas. Enfin si, mais je ne vois pas l'intérêt. A partir du moment où on se pose cette question là, il faut changer de métier
La Gazette : Y a-t-il eu une phase difficile dans votre parcours?
Yann Tiersen : Non, justement je me blinde vis à vis de cela. J'estime que je n'ai pas trop changé ma façon de travailler. Le seul truc qui a été difficile c'est l'incompréhension avec des gens. Cela peut d'ailleurs encore arriver avec des gens qui attendent que je refasse ce que je faisais y a 10 ans, ce que je n'ai pas l'intention de faire. Ça peut être énervant.
La Gazette : Ça vous énerve quand on vous parle d'Amélie Poulain?
Yann Tiersen : Ce n'est pas de la faute des gens. C'est spécifiquement français ça en général. Ça ne m'énerve pas sauf quand les gens jouent avec ça. On a pu jouer parfois dans des salles où les promoteurs locaux mettaient une photo de moi avec un accordéon. Quand on voit ce que je fais maintenant, c'est débile. Mais c'est un malentendu relativement rare.
La Gazette : Dominique A passe en Allemagne, c'est une amitié artistique qui se prolonge?
Yann Tiersen : On ne s'est pas vu depuis pas mal de temps. On avait le projet depuis longtemps de faire un album ensemble, mais on est toujours en décalé en fait. Il sort ses albums quand moi je travaille les miens et vice-versa. Du coup ça n’a jamais été possible.
La Gazette : L'album ne sortira qu'en octobre 2010, mais là vous avez déjà de nouveaux projets à Berlin?
Yann Tiersen : Oui là j'enregistre des petites idées. C'est un projet que j'ai, il fallait que j'enregistre des trucs avant de partir. Mais je préfère encore garder le secret là dessus.


La Gazette : Comment avez-vous choisi les artistes qui ont remixé votre morceau « Palestine »?
Yann Tiersen : J'aime vachement Dälek. Avec mon label « Ici d'ailleurs » j'ai beaucoup bossé avec Matt (Matt Eliott) on a participé ensemble à l'album du groupe Koyle. Puis Matt a participé à mon album, donc c'était logique de le choisir pour un remix de Palestine. C'était l'idée d'un remix du morceau avec les gens qui gravitent autour du label.
La Gazette : « Palestine » le titre de votre nouvel EP, correspond-t-il à un engagement particulier?
Yann Tiersen : J'ai terminé la dernière tournée à Gaza. Quand on a jamais connu de situation de guerre ça marque énormément. Là-bas c'est le mur partout. Après, « Palestine », dans mon EP c'était juste épeler le nom, c'est très neutre en fait.
La Gazette : Vous avez tourné en Israël aussi?
Yann Tiersen : Non. Je suis contre la politique israélienne dans les territoires occupés. Si on m'invite dans une salle israélienne, j'ai aucune raison de dire non, mais après je n'ai pas envie de soutenir la politique israélienne. En même temps la question ne se pose pas : je n’y suis pas invité.
Vous partez demain à Los Angeles, vous avez des dates un peu partout dans le monde, comment expliquez-vous cela?
Yann Tiersen : Je ne sais pas, mais en tous cas ça fait vachement plaisir. Il y a des raisons toutes bêtes. Il n'y a pas la barrière de la langue. Je n'ai jamais fait de la chanson française même si des fois j'ai fait des textes en français. Ma culture n'est pas vraiment française non plus. Je suis né en Bretagne, qui est une région très tournée vers l'ouest. J'ai grandi à Rennes, je n'ai pas vu beaucoup de groupes français. La programmation des salles rennaises est très anglo-saxonne. Ce n'est pas pour rien qu'on dit « Bretagne et Grande Bretagne ». En plus je suis d'origine belge et norvégienne. Je n'ai pas d'attache particulière à la France. Je me sens Européen. En Bretagne, on est tourné vers l'ouest. Je suis allé à Londres avant d'aller à Paris. On achetait des docs (chaussures Doc Martens) à Londres et on les revendait à Rennes.
La Gazette : Votre nouvel EP « Palestine » est sorti en vinyle avant de sortir en digital, comment expliquez-vous ce choix?
Yann Tiersen : Ce n'est pas encore sorti en digital et il n'y aura pas tout en digital. Je n'achète pas de CD. Je trouve le CD obsolète. Je n'aime pas le MP3 : on ne parle jamais de la piètre qualité de ce support. On perd beaucoup dans la compression du son. C'est pourri, c'est bien pour aller se balader et pour découvrir des trucs, mais après je ne suis pas pour vendre ça. On est passé du vinyle au CD pour des raisons pratiques. Les maisons de disques ont fait un beurre pas possible en vendant ça 10 fois plus chers alors que ça coutait 10 fois moins cher à produire. Après au lieu de se servir d'internet et du MP3 comme outils de promotions et de balancer des trucs gratuits, elles ont crié au vol, ce qui a incité les gens à pirater. Si le téléchargement était légal, tout le monde serait content d'acheter des disques. Avant, je suis désolé, tout le monde copiait sur des cassettes, ça n’emmerdait personne. Là avec le MP3 la déperdition du son est encore plus grosse que sur cassette. On fait le test quand vous voulez! Le MP3 c'est tellement pourri qu'entre l'écouter sur vinyle et sur MP3 ce n'est même pas le même album!
La Gazette : La maison de disque ne vous a pas demandé de sortir tout en CD?
Yann Tiersen : Je sors mon EP avec mon label indépendant et mon CD prévu pour l'automne met du temps à sortir car je change de maison de disque. Ce ne sera pas une maison de disque française ni une major américaine mais un label indépendant.
La Gazette : Comment voyez vous le monde de la musique évoluer? Avec internet et le téléchargement, les artiste vont-ils devoir vivre seulement de la scène?
Yann Tiersen : Maintenant il y a cette espèce de gratuité de la musique, mais il y a un truc qui m'agace, c'est que les gens dépensent des sommes faramineuses pour acheter des lecteurs MP3 et c'est de la consommation pure. Le MP3 existe seulement parce qu'y a des gens qui fabriquent les lecteurs. On vent au gens des appareils de mauvaises qualité qu'ils doivent changer fréquemment et les industriels se font encore plus de fric. Les gens dépensent vachement plus d'argent dans le support que dans la musique. La solution est globale : c'est la révolution. Il faut arrêter d'être dans l'ultra libéralisme. La solution ce n'est pas le téléchargement en ligne légal, c'est améliorer le support. Il n' y a rien de mieux que l'analogique mais on pourrait quand même passer au 96 A (le CD c'est du 48 A). Tout le monde me prenait pour un con y a 3 ou 4 ans quand je disais que le vinyle était super. Je passais pour un vieux nostalgique et maintenant en 1 mois l'opinion médiatique a changé. Tout le processus analogique est naturel : le micro c'est une membrane qui bouge, l'oreille aussi et quand on grave un vinyle c'est aussi une membrane qui bouge. Quand on met sur MP3 on découpe tout.
La Gazette : Et pour vous personnellement la révolution numérique, ça a eu une incidence sur vos revenus?
Yann Tiersen : Oui clairement, mais ce n'est pas le problème, tant que j'arrive à vivre de ce que je fais et que tout va bien. Le truc plus grave, c'est que le disque ne rapporte plus rien. Le problème n'est pas le revenu des artistes mais comment ils font leurs albums et qui va les produire. Tout va vers un appauvrissement de la musique. Les gens n'ont plus d'appareil chez eux, donc l'oreille perd de la sensibilité et après ils ne font plus la différence entre les différentes qualités de musique. Et du coup plus personne ne peut enregistrer de la musique avec des gros moyens, car la musique ne génère plus rien, ou alors il faut être le bouffon du roi ou de l'industriel.
La Gazette : Vous êtes donc pour un support analogique, mais enregistrez-vous en analogique?
Yann Tiersen : Le digital est pratique et tout le monde l'utilise, ce n'est pas pour ça que c'est de meilleure qualité. Évidemment je m'en sers aussi, sinon ça coute trop cher et je n'ai pas de maison de disque derrière pour me payer les bandes. Du moment que mon album est disponible en vinyle après moi je m'en fous que des gens puissent l'écouter en digital.
Propos recueillis par Madeline Bourvon, Marie Passot et Régis Présent-Griot
Yann Tiersen en concert le 13 mai 2010 à Berlin à la Festsaal de Kreuzberg
plus d'infos : www.festsaal-kreuzberg.de
Sur le même sujet on peut lire Yann Tiersen le Berlinois : www.lagazettedeberlin.de/6069.html
Quelques concerts :
du 4 au 22 novembre- PARIS, Elysee Montmartre
23 novembre- MARSEILLE, Le Cabaret Aleatoire
25 novembre- MILAN, Alcatraz
26 novembre- MUNICH, Backstage
27 novembre- RIMINI, Club Velvet
28 novembre- STUTTGART, Wagenhallen
30 novembre- LEIPZIG, Werk II
1er décembre- VIENNE, Arena
2 décembre- A38, BUDAPEST
3 décembre- Kino Siska, LJUBLJANA
4 décembre- Tvornica, ZAGREB
5 décembre- INNSBRUCK, Treibhaus
6 décembre- LINZ, Posthof
8 décembre- SOFIA, Universiada Hall
9 décembre- BUCAREST, Silver Church
11 décembre - WROCLAW, Club XO
12 décembre- LODZ, Klub Wytwornia
14 décembre- BERLIN, Astra
15 décembre- DARMSTADT, Centralstation
16 décembre- BOCHUM, Bahnhof Landengreer
17 décembre- NUREMBERG, Hirsch
18 décembre- HAMBOURG, Ubel & Gefahrlich
19 décembre- COLOGNE, Essig Fabrik
pages de l'artiste:
www.yanntiersen.com
www.myspace.com/yanntierseninprogress
