

À peine une semaine avant les élections de Rhénanie du Nord-Westphalie, la CDU connaît un tollé médiatique dans la presse allemande, résultant de la passion suscitée par les propos de la nouvelle misnistre de Basse-Saxe, Aygül Özkan. Cette juriste de profession, qui frôle la quarantaine, n'a pas la langue (de Goethe) dans sa poche. Elle est devenue le 27 avril 2010 la première femme issue de l'immigration turque accédant à une haute responsabilité politique au sein d'un parti conservateur.

La politique d'ouverture ne fait pas toujours des miracles. Non, il ne s'agit pas de Rachida Dati, mais bien d'Aygül Özkan, la première femme musulmane, d’origine turque, qui a pris le 27 avril 2010 ses fonctions de ministre des Affaires Sociales et de l’Intégration dans le Land de Basse-Saxe. C’est une première en Allemagne, aussi bien controversée que fêtée, qui a valu une montée d'adrénaline chez les responsables démocrates-chrétiens.
Un « pur symbole politique »?
À l’occasion d’un remaniement ministériel au sein de son gouvernement régional, le ministre-président démocrate-chrétien d’Hanovre, Christian Wulff, ne se doutait pas des conséquences de son geste aujourd'hui perçu comme une prise de risque. Voulant être le premier à concrétiser les discours de modernisation et d'ouverture de la CDU, il nomme Aygül Özkan « une enfant de la première communauté immigrée d’Allemagne » au ministère des Affaires sociales, de la Femme, de la Famille et de la Santé. Cela déclenche l'indignation chez les plus conservateurs et l'extrême-droite, et est aussitôt dénoncé par Klaus Wowereit (maire de Berlin SPD) comme « pur symbole politique ». Il exprime toutefois une légère teinte de jalousie quant à cette initiative, estimant que la nouvelle ministre serait mieux entendue chez les social-démocrates. D'après le Süddeutsche Zeitung, cette nomination porte un « message positif pour les quinze millions d’immigrés que compte l’Allemagne. Et en particulier pour les trois millions de Turcs et leurs descendants binationaux turcs-allemands. »
Et pourtant, dépassant de loin toute querelle concernant l'image du parti, Aygül Özkan n'a pas perdu de temps pour déclencher une controverse bien plus sensible, qui remet le débat de la place de la religion au sein de l'Etat sur le tapis. En effet, la nouvelle ministre se positionne très clairement: elle se déclare être «contre les crucifix accrochés sur les murs des salles de classe des écoles publiques» et plus généralement contre les signes religieux ostentatoires au sein des établissements d'enseignement public. Elle se prononce en outre «pour l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne».

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 logo de l'union démocrate-chrétienne
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Caramba!
L'enjeu brûlant des élections du 9 mai 2010 en Rhénanie du Nord-Westphalie s'en trouve encore plus fragilisé*. Si la CDU d’Angela Merkel pensait marquer des points auprès de la communauté turque, généralement plutôt critique à son encontre, elle risquerait d'en perdre chez son électorat habituel par les maladresses de la nouvelle venue dans un climat d'incertitude quant aux résultats.
Etant perçu comme un point stratégique, la Rhénanie du Nord-Westphalie est un Land électoralement très disputé pour son poids économique prédominant au sein de la Fédération, ce qui expliquerait les prises de distance réactives de la part de Christian Wulff, ainsi que les hauts responsables de la CDU. Dans les voix qui s'élèvent contre Özkan figure le chef des jeunes CDU, musulman lui aussi, Younes Ouaqasse qui déclare au Bild du 27 avril 2010: « cette femme a dépassé le domaine de ses compétences. »

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 La croix n'est pas qu'un simple symbole culturel, de l'humanité ou de la miséricorde
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Pour une Allemagne laïque?
Aygül Özkan estime tout d'abord que le foulard n’a pas sa place dans les établissements scolaires, ce que peut souhaiter un parti démocrate-chrétien pour une ministre responsable de l’intégration. Face à la question du crucifix, Özkan poursuit avec sa logique laïque:il n’a pas plus sa place dans les classes que le foulard, en oubliant que la République fédérale n’est pas un état laïque comme la France ou la Turquie.
Pour comprendre la maladresse de la nouvelle ministre de Basse-Saxe, remarquons qu'être conservateur sans être catholique ou évangéliste est plus dur en Allemagne qu'en France, où les gaullistes républicains brandissent pour héritage la laïcité de la loi de 1905 de séparation de l'Eglise et de l'Etat.
La question de l'enseignement religieux dans les écoles publiques allemandes est un débat qui dure au moins depuis 1918, et celle de la neutralité de l'Etat face à la présence de la religion est ici en jeu. Le Tageszeitung du 27 avril rappelle que « les chrétien-démocrates devraient relire les passages de la loi fondamentale allemande qui parle des crucifixs."
La croix n'est pas qu'un simple symbole culturel, de l'humanité ou de la miséricorde, ont constaté les juges en 1995, mais bien la marque d'une religion spécifique. Aygül Özkan n'a rien fait d'autre que de le faire remarquer. Il ne peut être par conséquent considéré comme un simple symbole, et dépasse les limites de l'expression religieuse normale dans l'espace public. » La constitution part du principe que la religion est une valeur positive pour la société, et Aygül Özkan a mis le doigt sur la complexité de la relation entre l’église et les pouvoirs publics. «Que l’on ne puisse imposer la présence du crucifix dans la salle de classe, ne signifie pas non plus qu’il est obligatoire de l’ôter lorsqu’il est présent.»
Ayant saisi l'essence de son erreur, Aygül Özkan a dû présenter ses excuses à ses collègues de la CDU à Hanovre, la veille de son investiture, et réitérer son « respect devant les symboles et les valeurs chrétiennes». Ces «regrets» lui ont valu cependant d’être critiquée en Turquie pour «double morale», selon die Welt.
Aygül Özkan s’est tout de même engagée à faire son possible pour faciliter l'intégration des enfants issus de l’immigration dès leur plus jeune âge dans les crèches et les jardins d’enfants. «Il est essentiel que les enfants issus de l’immigration fréquentent les crèches le plus tôt possible, pour apprendre la langue et la culture locale. Je vais me battre pour cela. »
Elle-même issue de parents «travailleurs invités», qui avaient émigré de Turquie il y a quatre décennies, cette avocate d’affaires a choisit de s’engager en politique il y a six ans au sein de l’Union chrétienne démocrate (CDU): « j’ai choisi la CDU parce que le parti est celui qui porte les valeurs auxquelles je m’identifie le plus : la famille, la solidarité et l’amour de son prochain, affirme-t-elle. Et puis la CDU est un parti ouvert : pas besoin d’être le Christ pour y entrer. »
* à lire également: la course à la Rhénanie du Nord-Westphalie
Cécilia Coulon
8/05/10