

Avec l’arrivée de leur nouvel album (Tango 3.0 sortie : 23 avril 2010), les Gotan Project se remettent en scène pour une tournée internationale et deux dates en Allemagne*. Rencontre avec 2 membres du trio efficace (le troisième est le Suisse Christophe H. Müller). Eduardo Makaroff chaleureux et malicieux sous son borsalino et le génial "touche à tout" Philippe Cohen-Solal toujours heureux d’être à Berlin (il devait le soir même tenir un set incognito dans le caverneux et chic BarTausend).

La Gazette de Berlin : Le jazz semble très présent dans les premiers titres et l’électro vient ensuite crescendo au fil des plages. Etait-ce une volonté de votre part ?
Philippe Cohen Solal : Ce n’est pas une volonté dans la continuité de l’album. C’est sûr, en échafaudant cet album, on a voulu revenir à l’électronique,. Mais maintenant quand je l’écoute, je m’aperçois qu’on n’entend pas tellement l’électronique. Je crois que ça a beaucoup changé en 10 ans depuis La Revancha le premier album de Gotan Project,. Même au niveau de la technologie C’était alors comme une sorte de claque. Tout le monde le prenait en se disant « ouah ! le tango et l’électronique ensemble ! », alors qu’aujourd’hui l’électronique, est partout ! Elle est sur notre table (référence à l’enregistreur) elle est là (référence à l’appareil photo). Donc même s’il y a énormément d’électronique dans le nouvel album, elle s’entend moins.
Mais effectivement vous avez raison, sur l’influence jazz, on a même écouté en commençant, beaucoup de trucs comme Duke Ellington. Ça doit s’y retrouver.
Eduardo Makaroff : Quand on entend le bandonéon, on pense tango, en revanche avec les cuivres, c’est plutôt jazz. La première chose qu’on entend dans l’album ce sont des arrangements de cuivres et c’est ce que nous voulions. Les cuivres interpellent et replongent dans un univers plus classique.
La Gazette de Berlin : Qu’en est-il des influences blues …
Philippe Cohen Solal : Il y a surtout le premier morceau, Tango Square, qui est une référence, un peu private joke, -ce n’est plus très privé maintenant !- (rires), à Congo Square, à la Nouvelle Orléans. Parce que dans ce premier morceau, il y a Docteur John un type incroyable qui est l’un des papes de la musique de la Nouvelle Orléans auquel j’ai demandé de jouer. Il y a aussi l’influence du Crunk, la musique qui se fait en Louisiane et au sud de Los Angeles aussi. C’est une musique très urbaine, hyper actuelle. Il y a depuis quelques années, un mouvement autour du Grime qui a inspiré certains moments de l’album. Le blues se retrouve aussi dans le morceau La Gloria.
La Gazette de Berlin : Le chant est toujours en espagnol. Vous n’avez jamais eu envie d’utiliser une autre langue ?
Eduardo Makaroff : Oui, on a eu un moment l’envie de faire une adaptation en français de El Clave del Amor…
Philippe Cohen Solal : Il y a un morceau qui n’est pas sur l’album parce qu’il n’est pas fini, qui mélangeait un peu l’anglais et l’espagnol. Disons que c’est possible, mais le tango reste avant tout une musique venant d’Argentine même si elle voyage en France. En France il y a eu des expériences: Guy Marchand, un gros fan de tango, ou Julien Clair, qui a fait une très belle reprise de Balade pour un fou de Piazzolla.
Eduardo Makaroff: La musique Tango a été adaptée dans plusieurs pays dont la France. Comme aujourd’hui le rock a été adapté par exemple en Argentine ou en Russie où on fait du rock russe aujourd’hui. Il y a un tango français dont la musique est un peu moins bonne que l’original. Parfois c’est un beau tango, mais c’est une adaptation, un peu carrée, moins subtile et moins développée. Par contre, Jacques Brel, Gainsbourg et Boris Vian ont fait de la chanson française avec des rythmes tango, et composé de belles chansons avec d’extraordinaires paroles.
Philippe Cohen Solal : Exact ! Le Tango funèbre de Brel, Le tango des joyeux bouchers, je l’ai écouté il y a quelques jours justement, de Vian, et celui de Gainsbourg, Le tango des déménageurs.
Eduardo Makaroff : Il y a donc des précédents. On nous demande régulièrement pourquoi nous n’écrivons pas en français. Je suis arrivé en France avant Gotan Project, et j’ai fait un disque en français, alors avec l’accent et tout (rires). Je me suis donc demandé comment le français pouvait sonner dans la musique de Gotan, parce qu’après tout c’est vrai que Carlos Gardel a chanté en français ! Deux ou trois chansons. On a des enregistrements de lui chantant en français (parce qu’il ne parlait pas bien le français, c’est sa mère qui parlait bien le français). On connaît « parlez-moi d’amour », mais en tout cas, même Gardel qui est quand même une référence ! a chanté en français. Chez nous c’est en réflexion.

La Gazette de Berlin : La réception se passe comment en Argentine ? Êtes-vous des iconoclastes sacrilèges ?
Eduardo Makaroff : On est plutôt hyper acceptés et adoptés. En partie à partir de notre travail, il y a tout un mouvement, l’électro tango, un développement, qui se prolonge dans le sens de la modernité du tango. Et puis localement on a eu un disque platine ! Dans la rue, on en entend tout le temps, partout.
Philippe Cohen Solal : La première fois qu’Eduardo et moi nous sommes allés à Buenos Aires en 2000, on venait d’enregistrer les premiers morceaux de Gotan, on n’avait pas encore sorti notre album. J’étais venu avec des vinyles de Gotan de 25 cm en me disant « génial, ils n’auront jamais entendu ». En fait, tous les DJ de Buenos Aires connaissaient déjà ! Ils avaient déjà entendu des compilations etc. Très rapidement la télé Tango, (et oui il y a une télé tango en Argentine !) a utilisé notre musique pour habiller ses programmes. Et c’était la télé tango quoi ! (rire) Alors c’est évident que les Ayatollahs du tango ont dû se dire que nous étions sacrilèges, c’est sûr ! Mais c’est presqu’un honneur d’être haïs par des fondamentalistes. Parce que ce sont ces gens là qui tuent le tango. Alors que nous ou tous les gens qui essaient d’amener des choses, de faire de nouvelles propositions autour du tango, nous apportons une pierre à l’édifice. Un édifice très ancien et dans lequel bien d’autres gens ont mis d’autres pierres. Ce qui fait peut être la richesse de notre musique, c’est qu’il y a pleins d’importations d’ingrédients venant de pleins de personnes différentes. Le tango est un mélange de l’immigration venue d’Europe. C’est un mélange déjà à la base, et nous continuons le mix.
La Gazette de Berlin : Visiblement, beaucoup de gens vous connaissent sans vous identifier. Vous le vivez bien ? Avez-vous envie de mettre vos visages en avant pour qu’on sache qui est Gotan ?
Philippe Cohen Solal : Il y a les deux. On est très contents de ne pas être reconnus dans la rue, on le vit très bien ! J’ai lu sur le blog d’une fille « ma plus grande découverte de l’année, ça a été Gotan Project » et c’était en 2009 ! Puis elle avait écrit « je connaissais depuis très longtemps leur musique, mais je ne savais pas qui c’était ». Là pour la première fois dans le nouvel album on va voir nos têtes, pas en couverture quand même, on veut quand même vendre des disques (rires), mais à l’intérieur. Effectivement, nous serons peut-être un peu plus identifiés, tout en ne mettant pas nos têtes en avant non plus.
Eduardo Makaroff : Mais le fait que quelqu’un ne fait le lien que maintenant entre musique écoutée et Gotan Project, nous laisse l’espoir de continuer à vendre des disques anciens. Ça veut dire qu’on peut continuer longtemps. C’est bon ça ! Petit à petit, on va élargir notre public parce qu’il y aura des nouveaux qui nous découvriront.
Philippe Cohen Solal : Gotan Project est né comme un projet vraiment underground, avec 500 exemplaires vinyles, pour arriver à 2 millions d’albums. Donc sans le savoir on a fait une musique populaire mais avec tous les principes de la musique underground. La musique en avant et pas les personnes, c’est le contraire même de la rock star ou de la pop star. C’est propre à la musique électronique. Les pochettes sont beaucoup plus abstraites par exemple. Ce succès phénoménal n’était absolument pas prévu. On a mis du temps à s’adapter. Spontanément on avait plus envie de développer des images, des idées, la création passait par ailleurs par nous. Par les vidéos, les photos, les images qu’on projette sur scène. Ça c’était plus intéressant à amener dans l’univers du tango plutôt que trois nouveaux mecs qui font cette musique. C’est beaucoup plus intéressant et créatif que de développer le culte de la personnalité qui est l’apanage de la musique pop.

La Gazette de Berlin : Votre dernier concert à Berlin était un régal pour les oreilles mais aussi pour les yeux, extrêmement visuel. Est-ce que cette fois ci, on aura encore une mise en scène, un jeu de lumière impressionnant ?
Philippe Cohen Solal : j’espère que ce sera impressionnant. On ne fait pas du Jean-Michel Jarre non plus. On veut apporter des émotions, et toucher l’imagination des gens à travers la musique mais aussi l’image. C’est pour ça qu’on travaille avec Prisca Lobjoy, une artiste qui vient de l’art contemporain et qui fait toutes les vidéos depuis le début. Les vidéos projetées sur scène, la plupart des clips ont été faits par elle, les pochettes de disques aussi.
La Gazette de Berlin : Beaucoup de gens sur scène aussi ?
Unanimement : Oh non, moins
Philippe Cohen Solal : on est sept au lieu de dix. Avec certains nouveaux musiciens.
La Gazette de Berlin : Et les couleurs, le blanc comme la dernière fois ?
Philippe Cohen Solal : Non, là on va partir dans une autre direction que je vous laisse découvrir. (rires) Mais pas le blanc c’est sûr !
La Gazette de Berlin : comment gérer sa présence sur scène quand on fait de la musique électronique ?
Philippe Cohen Solal : Là nous serons un peu plus présents. C’est vrai que sur la première tournée, il y avait une scénographie particulière : on jouait la première partie derrière un voile, pour justement prolonger le mystère. Il y avait eu un tel phénomène autour de Gotan, les gens étaient tellement curieux de savoir qui faisait cette musique que je trouvais intéressant de continuer la frustration. Et non que les gens arrivent dans la salle et se disent « voilà ça c’est Gotan ». Non on voulait plutôt qu’ils se disent « et c’est quoi alors ? merde je n’arrive pas à voir c’est qui, ah c’est ça ? ». Ça prolonge le mystère. Comme dans une relation érotique. Si on entre dans une pièce et qu’on se met tout de suite à poil, c’est moins érotique que si on enlève un vêtement, un autre et un autre. Le spectacle, c’était ça. Dévoiler petit à petit et développer la sensualité, l’érotisme avec le public, c’était plus mystérieux.
Pour la deuxième, on est partie dans une toute autre direction, tout en blanc beaucoup plus statique donc là il y a pu y avoir des frustrations, mais ça venait en opposition. Je pensais que ce n’était pas une bonne idée du point de vue esthétique. J’avais vu Station to Station, Heroes de Bowie, avec des lumières assez froides, un peu plus dures, et qui étaient intéressantes pour éviter aussi le côté lounge dans lequel on ne voulait pas être. C’était un peu pour durcir le truc. Et là on va encore dans une autre direction. Plus proche de l’album, peut-être un peu plus chaleureuse, plus proche du premier album, et un peu plus bricolé !
Eduardo Makaroff : Donc moins statique et plus vivant. Il faut dire aussi qu’on travaille avec des musiciens brillants. On a certes le trio Gotan Project, mais dans les enregistrements et dans les concerts on est avec des types qui jouent d’enfer ! Un génial bandonéoniste, une superbe chanteuse, un pianiste incroyable etc. Malgré tout ça dans la musique qu’on fait, on est donc loin d’un Bowie, ou d’un grand performeur du genre. Ce n’est le cas d’aucun de nous. Nos musiciens sont de grands artistes mais ce ne sont pas non plus des grands performeurs comme Shakira, qui fait danser elle ! (rire).

La Gazette de Berlin : c’est la musique qui est mise en avant…
Eduardo Makaroff : Oui la musique, mais ce sont aussi les images.
Philippe Cohen Solal : On revient sur nos visages qui ne sont pas au premier plan. On veut plutôt que les gens entrent dans notre imaginaire. Dans un concert tu fais une sorte de trip, visuel, physique et sensuel avec le tango. Le nombre de gens qui nous ont dit qu’ils avaient été à Buenos Aires après avoir écouté Gotan Project, c’est phénoménal. Donc c’est qu’on a touché un imaginaire. Parce qu’on travaille autour de ça. On essaie d’éviter les clichés du tango, tant musicalement que visuellement, tout en s’en inspirant complètement, en tout cas on essaye de faire une sorte de tango avec une forme différente. Mais le fond reste le tango.
La Gazette de Berlin de Berlin : Si on comprend le lien direct d’Eduardo à l’Argentine, quel est le votre Philippe, et celui de Christophe ?
Philippe Cohen Solal : C’est vraiment la musique encore !
Eduardo Makaroff : Il y a aussi la cocaïne, les filles (rires).
Philippe Cohen Solal : Ah non ! ça c’est autre chose, certes les vrais « Tangeros » sont ceux qui aiment le tango, la cocaïne et les femmes (rires). J’aime les trois en fait (fou rire). Non mais plus sérieusement, c’est la musique avant tout. Ce qui est marrant c’est que j’ai découvert le tango sans savoir que j’en écoutais. J’ai découvert Pulsación, le disque de Piazzolla. Avant-hier justement j’ai vu qu’il n’y avait nulle part le mot tango sur le disque. A 18 ans, j’ai complètement flashé là-dessus. Christophe a découvert Piazzolla avec les albums enregistrés à New York dans les années 80. Après Eduardo, Christophe et moi nous sommes rencontrés. Et il y a eu une sorte d’ouverture vers un truc qui n’avait pas été vraiment touché depuis le réel génie qu’était Piazzolla. La plupart des musiciens tango abordaient son répertoire. Tandis que nous avons de Paris pris un peu de distance géographique, et surtout pour Christophe et moi nous venions d’une autre musique. Libérés du poids de la tradition, on a commencé à s’amuser avec cette matière, avec énormément d’amour pour cette musique, mais pas trop de respect non plus. Avec trop de respect on ne fait rien. Si on est trop timide avec une femme on ne la touche pas. Avec moins de timidité on a commencé à trafiquer les sons du bandonéon. C’est ce qui a donné une sorte de nouveau son et a inspiré aussi les Argentins, puisqu’il y a eu là-bas un mouvement : énormément de groupes de tango-electronico ou électro-tango ont suivi.
La Gazette de Berlin : Qu’est ce qui est français dans votre démarche ? Est-ce ce coté « pas de blocage », une capacité à mélanger des choses inattendues ?
Philippe Cohen Solal : Paris, est une seconde capitale du tango, mais c’est une capitale de la world music ! Là où il y a les studios de Gotan dans le 10 ème arrondissement, tu sors, t’as de la musique africaine, turque, pakistanaise. Il y a beaucoup de Brésiliens dans le coin, c’est un mélange culturel. Le lien français, on peut dire que c’est l’ouverture à la sono mondiale. Il s’est aussi passé plein de trucs à Londres et à New York, mais Paris joue un rôle incroyable. Le foisonnement des cultures fait que musicalement il se passe vraiment des choses !
La Gazette de Berlin : Philippe Cohen Solal, vous êtes un peu un génie touche-à-tout. Il y a bien sûr le tango, mais vous vous êtes essayé à la country…avez-vous des envies d’aller dans d’autres direction ?
Philippe Cohen Solal : Je ne sais pas. Oui c’est possible. J’irai peut-être vers d’autres univers. Je suis avec Christophe (H. Müller le troisième membre de Gotan Project) dans un groupe qui s’appelle Boys for Brazil, et même avant, dans mon premier morceau électronique, j’avais repris des chants cambodgiens. Et dans les années 90, dans les raves en Thaïlande, on entendait ce morceau énormément.
La Gazette de Berlin : il y a une mine sur la musique asiatique …
Philippe Cohen Solal : C’est vrai il y a des choses réellement intéressantes. Mais bon ça ne vient pas en prenant une carte et en disant « tiens si j’allais là ». Ce n’est pas du tout comme ça. Ce sont plutôt des intuitions, des envies, une rencontre. Gotan Project, est né totalement d’un accident. On ne s’est pas dit « et si on mélangeait le tango et l’électro, ce serait super ! ». Non, ce n’est pas du tout arrivé comme ça. On ne s’est pas mis autour d’une table, on s’est mis en studio et on a commencé à jouer, à reprendre un morceau de Piazzolla et à commencer à s’amuser avec. Et c’est l’accident qui est toujours beaucoup plus heureux. Je ne pense pas que ça aurait marché si on s’était mis autour d’une table en se disant « si on renouvelait le tango ! ». Ça aurait été un peu n’importe quoi.
Propos recueillis par Gaëlle Le Breton, Mélanie Duault, et RPG
*Dates de concert en Allemagne :
21.05.2010 Munich –Tonhalle
22.05.2010 Berlin -Tempodrom