« Dire des choses » cela semble être le leitmotiv de Stromae. La nouvelle coqueluche belge des Allemands a fait une pause dans l'enregistrement de son album pour un passage express à Berlin. Après une nuit très courte, la véritable idole des ados, répond aux questions avec un large sourire désarmant. Le longiligne chanteur compositeur à l’allure juvénile et fragile qui a réussi à faire du mal-être sociétal un tube, n’a pas peur d’aborder des sujets graves. A 25 ans, il habite encore chez sa mère (plus pour longtemps !) et n'a pas fini de faire parler de lui.
En show case dans la boite de nuit berlinoise Tube Station
La Gazette: Qu’est ce que vous faites alors ? De l’électro, du hip hop ?
Stromae: Ce n’est pas mon travail de mettre des étiquettes. Mais ce serait plutôt un cross over entre différents styles dont un que j’ai intégré sans vraiment m’en rendre compte : la pop, ou le rock avec par exemple Louise Attaque. Il y a des trucs que je n’avais jamais imaginé et ce n'est qu’après que je me suis dis, c’est trop le même flow... en réalité, ça ne peut pas se limiter à une espèce de rencontre entre électro et hip hop.
La Gazette: C’est vrai que dans le titre Alors on danse, la voix fait vraiment penser à celle de Gaëtan Roussel (chanteur de Louise Attaque), il y a un côté nonchalant, dans les graves...
Stromae: Désabusé aussi c’est vrai. C’est comme vous l’avez très bien décrit, il y a le hip hop et l’électro. Après au niveau électro, c’est plus new beat, nineties, avec des gens comme Technotronic bien sûr de chez nous (la Belgique) et puis il y a des snaps. (claquements de doigts) donc très eurodance. Et le côté chanson qu’il ne faut pas négliger, c’est peut être ça qui fait la différence. Je ne sais pas si les Allemands ont compris tout ce que je voulais raconter ? Le sens est supporté par le clip et la voix. Si je l’avais fait avec des filles à poil qui dansent avec des trompettes, je pense qu’ils l’auraient pris comme un morceau « one shot ». Là je pense qu’ils ont compris qu’il y a une petite histoire derrière, et que le mec ne va pas très bien... C’est toujours ce style de chanson qui m’importe : raconter quelque chose sur une musique. Après, elle peut être dansante, elle peut être moins dansante, mais il faut toujours raconter quelque chose.
La Gazette: L'album arrive quand donc?
Stromae: Délicate question… il arrive (rires)...au printemps ? j'avais dit printemps. C'était prévu pour avril mais on a un petit peu repoussé pour mai, maximum juin.
La Gazette: Au niveau du son, encore une fois, ce sera plutôt électro ou hip hop ?
Stromae: Plutôt électro mais avec de grosses influences new beat. Donc snaps comme je le disais, bien old school... inconsciemment j’ai grandi avec ça quand même. J'avais 5 ans, c’était au début des années nonante (90), Technotronicet tout ça, c’est un hymne assez important quand même avec Pump Up the Jam.
La Gazette: Qu’est ce qui peut rassurer les fans, parce que c’est sûr que le tube Alors on danse est plus qu’efficace, mais derrière, est-ce n’est pas un pistolet à un coup?
Stromae: C’est ça la grosse crainte, ça n’a jamais été l’objectif puisque, comme on peut le voir sur internet, il y a différentes leçons, il y a les leçons 1,2,3,4…et la 8 seulement c’est Alors on danse. Comme quoi ce succès est une surprise! Jamais de la vie je ne me serais imaginé atteindre un tel succès en France et en Allemagne. Déjà être promu en Belgique c’était juste magnifique. Dès que j’ai composé Alors on danse, je savais que je voulais l’assumer dans mon album. Il y avait aussi le morceau Up saw liz, la première leçon, que je voulais vraiment avoir sur l’album. Maintenant il commence un peu à se faire vieux, il y a plus d'un an. Au fur et à mesure du temps je continue à composer mes trucs même si j’ai dû me focaliser sur le succès du morceau Alors on danse. J'ai moins de temps pour travailler sur l’album mais il y a d’autres morceaux qui arrivent et je traite de sujets comme la religion, même un peu de la pédophilie mais toujours avec le sourire bien évidement ! On essaye de masquer, tout va bien n’est-ce pas ? tout le monde va bien ! il n’y a jamais de problèmes ! c’est cool ! (rires).
La Gazette: Et vous ? Vous allez vraiment bien? Parce que ça fait presque partie de votre identité, vous êtes toujours souriant, de bonne humeur..
Stromae: En fait je suis quelqu’un de très entre les deux, donc je suis pas vraiment joyeux. Je suis très indécis, je sais ce que je ne veux pas, mais je ne sais pas ce que je veux. Donc je suis quelqu’un de très pessimiste mais c’est pour toujours être agréablement surpris par la suite. Donc c’est toujours un peu ambigu. C’est d’ailleurs le thème de l’album qui s’appellera « Rassemble tes cheese » ou quelque chose dans le style car c’est justement ce sourire qu’on me demande depuis tout petit.
La Gazette: Vous êtes belge certes, mais vous êtes aussi a moitié rwandais, le Rwanda ce n’est pas un pays anodin, quel rapport avez-vous avec cette moitié de vous et avec la tragédie qu’a connu ce pays ?
Stromae: Je n'ai pas vraiment connu mon père, je ne l’ai vu que quelques fois dans ma vie, j’ai passé des moments avec lui mais je n’ai pas de super souvenirs. J’ai passé la majorité de mon temps avec ma mère, c’est elle qui m’a élevé, toute seule. Mais j’ai toujours gardé un contact très fort avec la sœur de mon père, et toute sa famille. Donc fatalement j’ai été touché par ça. J’ai des cousins qui ont perdu de la famille très proche et donc leur situation ne m’était pas étrangère. Mais j’ai vécu l’évènement de loin. J’étais là quand on appelait et qu’on disait: « on a perdu un tel un tel » durant les évènements. J’étais tout petit, mais je me souviens qu’on était en famille, je ne me sentais pas très bien d’ailleurs, on était réunis, on attendait les appels du Rwanda, c’était assez bizarre comme situation.
La Gazette: Vous avez vécu en Bolivie?
Stromae: Je n'y ai pas vécu mais on y a été deux fois six semaines, ma mère est très routarde. On est arrivé à Buenos Aires et on a fait le trajet en bus jusqu'en Bolivie. Après, c'était difficile mais ce sont de merveilleux souvenirs. Comme des trajets en camion au Mali, ça inculque de très bonnes valeurs. C'est très beau le Mali, j'ai beaucoup aimé le nord, le désert c'était calme. Le sud c'était très « toubabou toubabou, argent argent », j'étais un peu choqué, mais voilà c'est la réalité.
La Gazette: Qu'est ce que vous connaissez de l'Allemagne?
Stromae: Rien du tout ! C'est ma deuxième visite à Berlin, la première fois j’ai vu le Dôme et j'ai même pas pu voir les restes du Mur, je n'ai encore rien vu. C'est un peu dommage, on va essayer de prendre un peu de temps pour visiter. A chaque fois on vient on repart juste après la promo, parce qu'on essaye de se focaliser vraiment sur l'album pour que j'essaie de travailler à Bruxelles. On écarte tout ce qui pourrait me distraire.
En show case dans la boite de nuit berlinoise Tube Station
La Gazette: Vous venez du hip hop. Il y a pas des gens qui vous tournent le dos maintenant ?
Stromae: Je pense qu'il ne faut pas s’attarder à cela. Sincèrement, je croyais que j’allais avoir plus de gens qui me tourneraient le dos. Mais il c’est rare. Je vois des gens très hip hop dans la rue et j’appréhendais ce moment où certains pourraient me dire « t’es parti en cacahouète ». Et en fait rien à voir. Les mecs me font « respect, alors on danse », alors que je pensais qu’ils allaient me faire plutôt « dégage tu crains, tu fais du n’importe quoi »(rires). Même des rappeurs super crédibles en France me soutiennent dans ce que je fais, ça me fait super plaisir. Maintenant il y a toujours quelques déceptions, il faut faire avec.
La Gazette: Des radios qui ne passent à peu près jamais de musiques francophones, par exemple comme kiss fm, ont été assaillies de courriels d’ados. Comment ça se fait que ça marche si bien en Allemagne ?
Stromae: C’est pas à moi qu’il faut poser la question (rire). Sincèrement, je connais l’origine du succès. Après, que ça ait pris cette ampleur là, je n’en sais rien du tout.
La Gazette: C’est quoi l’origine alors ?
Stromae: L’origine c’est un DJ qui s’appelle DJ Passion qui était au Portugal, il écoutait le set de DJ Snake (un DJ français), qui avait reçu le son par DJ Psar, qui est mon DJ. Donc DJ Passion, l’a ré-écouté sur internet, et il l’a fait écouter au programmateur de big FM (Stuttgart), qui a dit « j’aime bien », et ils l’ont joué. Après, on connaît ! Les Allemands étaient donc prêts à recevoir le son en français. Mais la suite c’est inexplicable.
La Gazette: Le français, vous allez vous y tenir? Parce que il y a tellement de gens qui croient qu'il faut passer par l’anglais pour avoir un succès international, vous vous prouvez exactement le contraire…
Stromae: Le succès ? On verra avec le temps ! En tout cas ce que je veux, c’est être reconnu en tant qu'artiste. Ça a toujours été mon objectif. Je raconte des choses. Si j’avais été un artiste à l’époque du hip hop en train de parler de voitures, de bling bling, je crois que j’aurais plutôt été dans le créneau one shot. Mais là, on est en train de s’attarder sur l’album et de repousser tout ce qui est show case et promo...
Et pour la langue, on a tous grandi avec un peu de franglais... donc il y aura des petits mots en anglais... Des fois il y a des yaourts qui me viennent naturellement quand je chante Up saw liz dans la première leçon, c’est même pas de l’anglais ! C’est comme le « wanegaine » qu’on a tous en français. En fait, des fois on les paroles viennent Dans un deuxième temps. Un morceau comme Peace or Violence, je trouvais que ça sonnait hyper bien et c’est venu d’un yaourt. Le reste du texte est entièrement en français, mais la petite gimmick « Peace or Violence » est venue naturellement et je me suis dit: « allez, on y va, on l’enregistre ». Et c’est de là qu’est venu d’ailleurs l’idée du thème où on fait peace (avec les doigts) et je me demandais si c’était peace ou le v de violence. Après je ne suis pas un grand philosophe, mais c’est juste des petites explications comme ça, des petits éléments de vie. Il y a un autre thème qui parle de la religion, je crois que le message est passé : « j’ai prié dieu pendant des heures, on m’a dit qu’il était trop vieux pour tous les pleurs et qu’il était trop riche pour écouter nos pauvres cœurs ». Voilà, ce sont des idées comme ça, c’est en français et parfois ponctués de petits mots en anglais.
La Gazette: Qu’est ce que vous avez envie de dire aux gens qui disent que vous êtes un produit marketing, avec votre visage d’ange, votre tube qui passe bien, etc ?
Stromae: Dans Alors on danse on comprend bien que la personne ne va pas très bien. J’ai vu en boîte des gens qui n’étaient pas très heureux et qui tentaient de l’être en souriant et en faisant semblant de faire la fête, en oubliant les problèmes mais ils ne les ont jamais oubliés. Parce que 6 heures plus tard ils sont toujours là. Ensuite, si on regarde simplement les leçons, on voit que c’est vrai, que tout a vraiment commencé en Belgique, il n’y a qu’à écouter les thèmes, je peux traiter de pédophilie toujours sur de l’électronique. On peut raconter des choses sur de la musique.
La Gazette: Qu'est ce que ça a transformé dans votre vie cette notoriété ?
Stromae: Le fait que j'habite toujours dans mon petit village me protège. Si j'étais vraiment à Bruxelles il y aurait un effet. Mais là, il n'y a personne qui me reconnaît, enfin on m'a reconnu deux trois fois, en plus c'est un village néerlandophone donc... c'est très calme, il n'y a personne, ça n'a rien changé.
La Gazette: Avec les copains, les copines, ça n'a rien changé?
Stromae: Ça n'a rien changé. Après ça devient un peu plus compliqué, fatalement on les voit un petit peu moins c'est vrai, mais mon anniversaire on l'a fêté. On essaye de passer quand même des moments ensemble... et la famille, le plus important, le cadre familial, je vis toujours chez ma maman, dans ma petite chambre... sans prétention, on a juste la même vie quoi ! (rire)
La Gazette: Et cette idée de leçons sur internet?
Stromae: on comprend que c'est un professeur farceur quand même. L'idée de base, c'était Dimitri, mon manager, qui me disait: « faudrait faire une télé-réalité pour montrer ce que tu fais ». Parce qu'avant ça, j’avais travaillé à côté de mes études, j’avais composé pour des artistes comme Mélissa M, un morceau populaire, très jeune, et pour Kery James, plus crédible au niveau de la scène française. Bref il fallait montrer que je continuais à travailler. Mais j'ai répondu: « je ne suis pas 50 cent, je ne suis pas Snoop Doggy Dogg, je n'ai pas la vie de 50 cent », et en plus je trouve un peu ridicule d'essayer de faire comme si. Donc on s'est mis d'accord pour faire les leçons de Stromae. Je fais le professeur, je donne des leçons et j'explique comment je fais un morceau. L'idée même a fait un peu parler d'elle. Il y a plein d'artistes qui font de la musique sur internet, il faut essayer de se différencier musicalement.
La Gazette: Le nœud de papillon, c'est tout le temps ou juste pour les show case?
Stromae: Ce qui est hyper important c'est de surprendre. Après, j'ai beaucoup communiqué avec ce nœud papillon, il faut quand même qu'il y ait quelques repères. Mais c'est vrai qu'en show case j'aime bien le mettre, j'aime pas les gros nœuds, mais un petit c’est autre chose (rire). Je fais très attention à la façon de m'habiller, c'est important, et je crois que ça fait partie du travail d'un artiste. C'est de l'art aussi, il n'y a aucun art à négliger.
La Gazette: Pour les fans que ça peut intéresser: vous allez rester chez maman encore longtemps?
Stromae: Non je vais partir quand même. On va quand même faire sa vie à 25 ans, il est temps de s'envoler, je ne vais pas rester toute ma vie chez ma maman.
Propos recueillis par Régis Présent-Griot et Madeline Bourvon