Dernière soirée du festival « Les Femmes s’en mêlent » au Festsaal Kreuzberg de Berlin, samedi 20 avril. Au programme, trois groupes féminins tous autant déjantés qu’agités du bocal. Elles croisent l’électro avec le punk, le rock, le rockabilly ou le hip-hop. Elles s’habillent en mec, en dentelle ou en cuir, aussi en gangsta rap. Elles se foutent des conventions, jouent de la bonne musique et font bouger les foules. Trois groupes, trois pays, la soirée repose sur un axe américano-franco-allemand : MEN qui nous vient de New York, les parisiennes de Human Toys et Cat N’Guyen, originaires de l’Allemagne de l’Est.
Aucune retenue, aucun complexe, filles libérées, délibérément provoc’, hors du circuit commercial traditionnel, elles font peur aux majors. Bienvenue dans la scène indie trash.
N'Guyen + Catboy = Cat N'Guyen
Cat N’Guyen : Ost Coast
Très peu connu en dehors des circuits underground de Berlin, le festival « Les Femmes s’en mêlent » braque les projecteurs sur un groupe qui semble sorti d’une banlieue ghetto d’ex-RDA. Cat N’Guyen se présente comme « deux piles dans un compost », ce qui, dès le départ, mettra mal à l’aise le bobo-écolo. Tant mieux, car le duo Cat N’Guyen se fiche de la morale bien pensante. Catboy, à la cagoule en cuire, s’occupe de la basse, tandis que N’Guyen, aka LRTT, chante dans un micro bon marché. La section rythmique est assurée par des cassettes dans un magnéto. Cat N’Guyen revendique son coté Do It Yourself et prouve qu’avec peu de moyens, on peut assurer sans problème le spectacle. Leur musique est un hip-hop décalé, drôle et volontairement cheap. Sur scène, LRTT affiche, dans l’autodérision la plus totale, casquette, sweet XXL, chaines & pendentifs soit la panoplie complète de la parfaite rappeuse bling bling. Elle balance un flow plein d’humour pendant que Catboy martèle sa basse pour envoyer un bon gros groove. Le tout est simple, efficace, parfait pour dodeliner de la tête, un sourire au coin de la bouche.
Johanna Fateman & JD Samson
Men : Le Tigre renaît de ses cendres
MEN est un projet musical et artistique qui a un tigre dans le moteur. Le Tigre d’ailleurs. Une explication s’impose: Le Tigre est un trio féminin de punk/riot grrrl*, mémorable pour sa reprise de I’m So Excited. En 2007, JD Samson et Johanna Fateman, deux membres de Le Tigre, composent ensemble sous le nom de MEN. De son coté, JD Samson monte le groupe Hirsute avec les musiciens Michael O’Neill, Ginger Brooks Takahashi (tous deux anciens membres de The Ballet) et l’artiste Emily Roysdon pour écrire les textes. JD Samson intègre, en 2009, ses potes d’Hirsute à MEN car plus on est de fou plus on rit. Mais que pousse un groupe affichant et revendiquant son coté féministe et queer à s’appeler « men » ? JD Samson s’explique :
« Le choix de ce nom vient de Johanna Fateman (compositrice, consultante et productrice de MEN, ndlr). Elle a une philosophie qu’elle appelle «Que ferait un homme?», dans laquelle il s’agit de se projeter comme un homme et d'avoir le même type d’assurance. Pour atteindre l’égalité. Notamment dans le monde de la musique, pour que les femmes soit payées comme les hommes… ».
MEN se fait rapidement connaître auprès du grand public en assurant les premières parties de Peaches et Gossip. Les paroles de MEN sont clairement revendicatives :
« We want some options / There is a way / Why don’t you adopt / Borrow someone’s cock / Call up the bank / We all scream now ! » entend-on sur Credit Card Babie$.
JD Samson n’hésite pas à dire qu’elle fait de la « musique gay power ». MEN est donc là pour faire passer un message : « Nous voulons parler à notre communauté et avec notre communauté, créer un espace de réflexion et partager ce que nous ressentons en regard de ce qui se passe sur le plan politique, » explique-t-elle. Les aficionados des compil’ du label Kitsune ont pu découvrir le groupe sur « Kitsune Maison 7 » avec le titre Make It Reverse. En juin 2009 sort « Limited Edition Demo », un EP contenant 3 titres fracassants. Pour ceux qui souhaitent l’arrivée du premier album, encore un peu de patience : l’opus est enregistré mais n’a pas encore trouvé de label. Pas très gay-friendly tout ça... Qu’importe. Le groupe s’est taillé une réputation pour ses concerts déjantés : énergie débordante, chorégraphies allumées, programmations vidéos pour le plaisir des yeux, soit plus qu’il n’en faut pour électriser les foules. A découvrir de toute urgence !
Mademoiselle Poupée et Emma Amaretto
Human Toys : peau tatouée, cuir tanné, musique tarée
Et si Paris rimait avec électro/rockabilly ? Pari pris par Human Toys, duo composé de deux parisiennes écervelées, Mademoiselle Poupée et Emma Amaretto. La première chante et joue du thérémine** tandis que la seconde malmène sa guitare, s’occupe des arrangements électro et du chant. Ensembles, elle crachent sur la pop pour vanter les mérites du punk/rockab’. L’innovation : pas de batteur, pas de bassiste, mais des arrangements électro qui balancent des beats à faire décoller la tapisserie. On appelle ça de l’électrobilly. C’est nouveau, ultra-efficace, pas du tout en vente dans les magasins – pourtant on en redemande encore. Ces deux filles semblent issues d’un croisement hybride entre les Sex Pistols, Bettina Rheims, Les Bérus et David La Chapelle. Sur scène, elle arborent un look tout droit sorti de la backroom d’un club trash-SM. Ne pas se fier aux apparences, les deux filles ne sont pas là pour choquer le bourgeois ; elles sont complètement dans la dérision, le second degré. Devant son micro, Mademoiselle Poupée beugle à en décoiffer la crête d’un punk tandis qu’Emma fait rugir sa Fender Telecaster, pédale de distorsion écrasée, pour envoyer des gros riffs garages. Dans l’histoire, les « Toys » ce ne sont pas elles mais nous, public asservi, face à ces deux nénettes tout en cuir et en tatouages, qui nous jouent une musique sévèrement burnée.
Pour cette conclusion du festival « Les Femmes s’en mêlent », les filles seront les reines (et/ou les rois) de la soirée. Le line-up promet une ambiance surchauffée au Festsaal Kreuzberg. Pour les interessé(e)s, la Gazette fait gagner 2 X 2 places pour le concert. Pour cela, envoyez un mail à camille.larbey@lagazette.net.
Camille Larbey, 14/04/10
* riot grrrl : mouvement musical féministe revendicatif. Né au début des années 90’s, le riot grrrl s’oppose au côté ultra-macho du punk et défend le idées féministes-lesbiennes-queer-trans. Le style du riot grrrl évolue dans la nébuleuse punk/punk-rock/rock alternatif.
** Thérémine : instrument de musique électro, le thérémine a la particularité de produire de la musique sans être touché par l’instrumentiste. Dans sa version la plus répandue, on contrôle la hauteur de la note de la main droite, en faisant varier sa distance par rapport à l’antenne verticale. L’antenne horizontale, en forme de boucle, est utilisée pour faire varier le volume selon sa distance par rapport à la main gauche.