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 The Economist, 13 mars 2010.
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Alors que l'Allemagne se trouve en position difficile sur la question de la dette grecque, l'hebdomadaire britannique The Economist, très reconnu pour la qualité de ses articles, a récemment placé le « Moteur de l'Europe » à la une*. Huit ans après avoir qualifié le pays d'« homme malade » de l'Union, ce dossier spécial de quatorze pages s'attache à décrire les forces et les faiblesses de cette « Allemagne plus forte », tout en lui donnant quelques conseils pour la route.

La couverture fait effet: on y voit l'Union Européenne représentée sous forme d'un enchaînement de rouages, avec au cœur l'Allemagne et, tout en bas, un petit rouage fêlé portant le drapeau grec. A l'intérieur, le dossier spécial de huit articles mêle éloges du modèle économique allemand et analyses de ce qu'il reste à changer. On y aborde à tour de rôle la miraculeuse résistance à la crise, l'industrie, le système éducatif, le chômage chez les femmes et les immigrés, la réunification et le style politique de la chancelière Angela Merkel. Selon le parti pris de l'hebdomadaire, chaque article est anonyme.
La distribution des « bons points »
Dans l'ensemble, les journalistes de The Economist applaudissent le modèle économique teuton, qui se base sur les investissements à long terme, la coopération entre les chefs d'entreprise et leurs employés et une nette prédominance de l'industrie de fabrication. Les entreprises familiales du Mittelstand** ont par ailleurs fourni la résilience nécessaire pour traverser la crise, en préférant au bénéfice la pérennisation de leur commerce. Enfin, grâce à sa politique d'exportation, construite autour du label de qualité « Made in Germany », l'Allemagne parvient à générer d'année en année des excédents commerciaux énormes. Ceux-ci sont favorisés par une compression des coûts salariaux, renforcée entre 2003 et 2005 par les réformes sur la flexibilité du travail de l'ancien chancelier Gerhard Schröder.
D'après The Economist, c'est ce modèle économique qui sort victorieux des chocs financiers de 2008 et 2009: là où les pays anglo-saxons mangent le pain de leurs pratiques spéculatives, les allemands ont reçu un véritable boost psychologique en y voyant la validation de leurs pratiques rigoureuses. C'est bien, semble dire l'hebdomadaire britannique: un réel dépassement des attentes que l'on avait il y a encore dix ans. Mais il resterait encore quelques changements à effectuer.

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 Gerhard Schröder en 2005, à l'époque chancelier fédéral (SPD).
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Mention « Peut mieux faire »
L'hebdomadaire fournit un grand nombre de conseils à destination du « moteur de l'Europe », à commencer par un assouplissement de la réglementation qui entoure la sécurité de l'emploi. Mais la liste ne s'arrête pas là: les journalistes font aussi l'inventaire des faiblesses inhérentes au système éducatif à trois niveaux, qui produit certes des apprentis (Azubis) très qualifiés, mais trie les enfants beaucoup trop tôt et de façon quasi-irréversible. Les universités sont moins mises en avant que la formation des apprentis et produisent par conséquent moins de penseurs, ce qui constituera l'un des problèmes majeurs du marché de l'emploi dans les années à venir.
Alors que le challenge imminent de la population vieillissante est évoqué, l'Allemagne est réprimandée pour son fort taux de chômage chez les femmes et les immigrés, qui pourraient pourtant être la solution à ce problème. Trop peu de crèches permettent aux femmes d'occuper un emploi à temps plein, concept encore peu admis par les Allemands de l'Ouest, tandis que les qualifications des travailleurs étrangers ne sont pas reconnues. « Pour pallier à un tel déclin [démographique], l'Allemagne doit non seulement repenser l'Etat-providence, mais aussi son attitude vis-à-vis des immigrés, des femmes et des personnes de plus de 60 ans», dit l'hebdomadaire. Il voit pour cela dans la réunification une source potentielle d'évolution, notamment grâce à la plus grande acceptation du travail féminin en ex-RDA.
« A des difficultés à s'intégrer dans la classe »
Le reproche particulièrement frappant de The Economist reste la manière dont l'Allemagne aborde son statut de « moteur ». Elle est certes championne mondiale de l'export, dépassée seulement depuis peu par la Chine, mais cet état de fait devient de plus en plus problématique pour ses partenaires économiques, qui sont obligés d'engranger des déficits pour permettre les excédents commerciaux allemands. C'est là le noyau des accusations portées actuellement par la ministre Christine Lagarde. Selon The Economist, cette position enviable a également pour effet d'isoler un peu plus l'Allemagne dans la crise grecque: disciplinée dans ses finances, elle rechignerait à venir en aide à des pays qui le sont moins. C'est que son attitude sur la scène internationale a nettement changé ces dernières années: l'auto-négation des décennies post-Seconde Guerre Mondiale a laissé place à une défense plus véhémente de ses propres intérêts, inaugurée avec l'ère Schröder. Les alliés de l'Allemagne craignent qu'elle n'en vienne à oublier son sens du devoir; en effet, ils « attendent d'[elle] qu'elle devienne plus sage » – et non pas plus égoïste – « avec l'âge ».

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 Rainer Brüderle, Ministre de l'Economie et de la Technologie
Source: BMWi/Ossenbrink
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L'avis du conseil
Le numéro spécial a été accueilli de façon variée par la presse allemande, sans qu’il n’y ait trop de remous. Le quotidien Die Zeit, qui avait accès au dossier avant qu'il ne soit publié, note surtout le ton laudatif des journalistes, qui paraissent découvrir les nombreux progrès de l'Allemagne pour la première fois. Le quotidien Frankfurter Rundschau fait quant à lui remarquer que les « remèdes » proposés par l'hebdomadaire – dérégulation du marché, réformes structurelles « courageuses » – relèvent d'un néolibéralisme typique. Il déconseille aux dirigeants allemands d'en prendre acte, sans doute parce que l'état actuel des finances britanniques laisse lui aussi à désirer.
Enfin, d'après le quotidien Tagesspiegel, on a affaire ici somme toute à un « moment Economist », où le magazine émet un point de vue externe en désaccord total avec ce que l'on perçoit de l'intérieur. Il rappelle pour le coup la fameuse couverture de 2002 désignant l'Allemagne comme « Europe's Sick Man » (Le malade de l'Europe), à l'heure où elle était encore pleine de confiance, ou encore le numéro saluant les réformes de l'Agenda 2010, que Schröder brandissait en pleine remontée du chômage.
C'est en restant solide dans ses convictions que l'Allemagne a su se tailler une place de choix au cœur de l'économie européenne. Même si la qualité du dossier de The Economist est incontestable, il reste fort à parier qu'elle continuera sur cette voie: le ministre fédéral de l'économie, Rainer Brüderle (FDP), a même annoncé le 23 mars qu'il souhaitait continuer à développer les exportations. Il dit des critiques de Mme Lagarde, entre autres, qu'elles lui rappellent surtout l'école, « lorsqu'on se moquait du meilleur de la classe ». De la même manière qu'il a révélé la capacité du modèle allemand à résister aux tempêtes, le temps seul dira si The Economist a, cette fois-ci, vu juste.
Claire E. A. Webster
25/3/2010
* N° du 13 mars 2010.
** Mittelstand: petites et moyennes entreprises (PME).