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Après avoir suivi avidement les quatre saisons de Dexter, La Gazette de Berlin, en manque de psychopathes, était impatiente d'assister à la projection du film The Killer Inside Me. En janvier, lors de la première au Sundance Film Festival 2010, le film du réalisateur anglais Michael Winterbottom avait suscité la controverse. Idem un mois plus tard lors de la Berlinale : c'est entre applaudissements et huées que la projection s'est achevée. The Killer Inside Me est en effet un film à la violence crue : âmes sensibles, s'abstenir...


Synopsis

Adapté sur grand écran pour la première fois en 1976 par le réalisateur Burt Kennedy, The Killer Inside Me est à l'origine un roman très noir de Jim Thompson, un écrivain américain mort en 1977 qui avait également été scénariste pour le film Paths of Glory de Stanley Kubrick. Ses romans ont inspiré de nombreux réalisateurs notamment Sam Peckinpah pour The Getaway (1972), Bertrand Tavernier avec Coup de torchon/Clean Slate (1981) ou encore Stephen Frears avec Grifters (1990).

 

Décrit par Stanley Kubrick comme " l'histoire à la première personne la plus brutale et la plus crédible d'un criminel à l'esprit pervers ", The Killer Inside Me a un titre on ne peut plus transparent. L'histoire se déroule du point de vue du protagoniste et c'est donc par les yeux de Lou Ford (Casey Affleck), adjoint du sheriff dans une petite ville du Texas, que le spectateur découvre les évènements. C'est un homme au physique plutôt attrayant, sympathique et apprécié de tous, qui semble mener avec sa jolie petite amie, Amy, jouée par Kate Hudson, une vie tout à fait ordinaire, voire banale. Derrière un homme apparemment calme, paraissant même un peu mou et fade, se cache pourtant un être imprévisible et double. Lou a des tas de problèmes : avec la gent féminine (il entretient parallèlement à sa relation avec Amy une liaison sadomasochiste avec une prostituée, Joyce, jouée par Jessica Alba) et avec la loi, surtout depuis que le nombre de meurtres augmente mystérieusement dans son district...Tout converge vers lui et Lou révèle lentement ce qu'il appelle sa "maladie". Inévitablement, les spectateurs découvrent ce qu'il est réellement : un sadique, un psychopathe et un meurtrier brutal.




Amy (Kate Hudson) et Lou (Casey Affleck)

La controverse du " hamburger "

A Berlin, lors de la séance pour la presse, nombreux sont ceux qui n'ont pas pu supporter la violence du film jugée gratuite par certains. D'autres ont même quitté la salle lors de la scène particulièrement réaliste du meurtre aux poings de Joyce, jouée par Jessica Alba. Cette controverse rappelle celle du film français Irréversible pour la longue scène de viol de Monica Bellucci dans le métro et pour le passage du meurtre à l'extincteur particulièrement féroce.

 

Avec un casting ultra - sexy comprenant Casey Affleck (le petit frère de Ben), Jessica Alba et Kate Hudson, l'adaptation de Michael Winterbottom est très graphique avec des acteurs à l'esthétique très intéressante, des détails visuels et des couleurs qui nous propulsent dans l'Amérique des années cinquante. Le film balance sans cesse entre beauté et cruauté, sexe et violence, amour et haine, humour et drame. La tendresse se mêle au sadisme et c'est sans doute ce qui peut déranger : l'ambivalence des sentiments, l'irrationalité et l'illogisme des pulsions d'un tueur. Contrairement à Dexter, point de " code " pour celui-ci. Lou incarne un psychopathe sans aucune morale. Ses victimes sont innocentes et la violence de Lou se déchaîne sur les femmes, et plus particulièrement les femmes de sa vie. Beaucoup s'insurgent contre cette perversité " misogyne ". En effet, les deux scènes les plus pénibles sont les meurtres respectifs de Joyce et Amy avec qui il couche.

 

La scène la plus controversée reste celle où le personnage joué par Casey Affleck bat violement à mort sa maîtresse prostituée. Le visage de Joyce - Jessica Alba - finit par ressembler à un " hamburger ", à de la " chair en bouillie " comme le décrit plus tard dans le film l'un des personnages. Leur relation basée jusqu'à présent sur le sadomasochisme bascule de manière irrémédiable dans une dimension morbide qu'on ne pouvait imaginer en tant qu'être non psychopathe. Cette scène clé marque la rupture nette entre le meurtrier et le spectateur qui, ne s'y attendant pas, recule alors comme il peut dans son siège, un picotement et des frissons d'horreur parcourant son échine. L'effet de surprise accompagnée de nausée est là : " Personne n'imagine ça. C'est pour ça que personne ne peut rien voir venir. " (Casey Affleck).

 

Pour Michael Winterbottom, " C'est parce que Lou a une relation intime avec ses femmes, qu'il y a une perversité qui s'ajoute à ce qu'il fait, qui rend cela encore plus dérangeant à regarder. Mais le roman est aussi tendre et complexe. Thompson est presque un Shakespeare dans la manière dont il crée un personnage qui n'est pas connecté au monde réel, qui se hait, qui détruit les gens qu'il aime, et on sent qu'il incarne beaucoup des défauts que chacun a en lui. "




Joyce (Jessica Alba)

La dimension de l'horreur

Jusqu'à cette scène, avec la narration à la première personne, le spectateur pouvait presque se sentir proche du personnage, voire même s'identifier à lui parfois et considérer la relation à tendance SM de Lou et de Joyce comme une relation passionnelle puisque, dans l'intimité de leurs rapports, le couple oscillait toujours entre tendresse et violence consentie.

 

Au départ, Lou, en tant qu'adjoint du sheriff, demande à Joyce de quitter la ville. Se rebellant contre son autorité, elle commence par l'insulter et le frapper. C'est à ce moment là que le côté obscur de Lou se réveille. Il la soulève et l'amène jusqu'au lit, enlève sa ceinture et lui administre une violente fessée; entre ses cris et ses pleurs, il finit par s'arrêter et s'excuser. Contre toute attente, c'est donc dans la douleur que commence leur liaison, leur relation d'amour. L'importance du pouvoir dans la relation dominant/dominée se met en place rapidement et laisse planer le doute sur l'avenir de cette relation. Cette dualité humaine sentiment/pulsion participe à notre inconfort car elle fait partie du registre des émotions qui caractérisent l'homme.

 

Casey Affleck manie les émotions avec justesse à travers un voile permanent de stoïcisme où on peut déceler une forme de détresse et de désespoir. Sa performance transmet remarquablement cette impression à la fois de mollesse et d'intransigeance, de froideur et de cordialité, de tueur psychopathe et de victime qui réussit à s'arranger de manière extrême avec sa conscience pour justifier ses actes. La voix monocorde de Casey Affleck endort longtemps notre vigilance. Puis notre regard change brutalement et nous basculons dans l'horreur. Le sentiment d'inconfort et de malaise persiste jusqu'à la fin.

 

A ses détracteurs, Michael Winterbottom réplique : " C'est un livre brillant. Et c'est choquant. Et je pense que nous devions garder cet élément dans le film. Si on est sur le point de raconter une histoire du point de vue d'un tueur qui est complètement fou, et c'est dans cette tradition du roman noir de toute façon - une histoire dure et mélodramatique- je pense que les spectateurs doivent être choqués. Si vous faites un film au sujet d'un meurtrier et que ce n'est pas choquant, c'est pire; il y a trop de films violents faits pour plaire aux gens ".




Une tragédie presque « shakespearienne »

Entre les scènes de sexe, les jeux sadomasos, la violence, le sang et la chair en bouillie, le spectateur se retrouve englué, voyeur malgré lui de l'univers de pulsions de Lou. Au delà de la violence, le film s'intéresse plus à la tragédie que Michael Winterbottom qualifie de " shakespearienne ". Le metteur en scène évoque les mécanismes d'auto-destruction de l'homme et du monde. Pas besoin de chercher à les expliquer ou à décortiquer la psychologie des personnages, il montre juste la vérité. Le personnage de Lou passe à côté du bonheur et perd ceux qui l'aiment. Michael Winterbottom pointe du doigt le potentiel auto-destructeur que chacun a en soi à un degré plus ou moins élevé. Lou en est l'incarnation extrême. C'est ce qui est fascinant avec ce personnage qui détruit la beauté et l'amour autour de lui. Le réalisateur va jusqu'à qualifier cette dimension de " lyrique " : " C'est une vraie histoire lyrique. Ce n'est pas seulement à propos de la violence mais de la beauté potentielle qui est détruite. C'est un sentiment de perte et plus le film avance, plus on se sent intérieurement ravagé. Le centre est l'individu, la nature auto-destructrice des gens, quelque soit la société environnante. "

 

Lou Ford est un personnage fragile marqué par son enfance, confronté à un sentiment permanent d'insécurité. A la fin, il se détruit lui-même. " Ce n'est pas le monde réel" rétorque Michael Winterbottom : " C'est une sorte de version parallèle du monde réel... Et j'ai été entraîné par ce monde là. Si quelqu'un regarde ce film en pensant qu'il encourage la violence, alors c'est qu'il le regarde d'une manière vraiment perverse ". Pas de sentiment mi figue-mi raisin. C'est entre horreur et plaisir, hauts le coeur et rires que The Killer Inside Me captive l'audience et ne laisse personne indifférent. Si la violence doit être montrée dans un contexte de profonde exploration de l'esprit d'un personnage, il ne s'agit en aucun cas de faire une apologie de la violence en général ou envers les femmes. Au contraire, la violence reste dans le film ce qu'elle est en elle-même : immorale, choquante et révoltante.

 

Caroline Marie-Cussy, le 09/03/10

 


A lire également sur la Berlinale 2010

 

Historique : http://lagazettedeberlin.de/5877.html

Ouverture et jury : http://lagazettedeberlin.de/5882.html

Infos billetterie : http://lagazettedeberlin.de/5883.html

Compétition : http://lagazettedeberlin.de/5886.html

Compilation francophone : http://lagazettedeberlin.de/5887.html

« Perspectives du cinéma allemand » : http://lagazettedeberlin.de/5889.html

Tour d’horizon à mi parcours du festival : http://lagazettedeberlin.de/5889.html

Frauenzimmer de Saara Aila Waasner : http://lagazettedeberlin.de/5891.html

I shot my love de Tomer Heymann : http://lagazettedeberlin.de/5893.html

Cindy liebt mich nicht de Hannah Schweier : http://lagazettedeberlin.de/5900.html

Coopération franco-allemande : http://lagazettedeberlin.de/5902.html

Submarino de Thomas Vinterberg : http://lagazettedeberlin.de/5903.html 

Fermeture du festival : http://lagazettedeberlin.de/5909.html 

 








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