

Certains quotidiens nationaux ont déjà pris soin de la diffuser, La Gazette publie une traduction française de la lettre ouverte que l'écrivain chinois LIAO YIWU adresse à ses lecteurs allemands, alors qu'il vient de se voir refuser pour la seconde fois par les autorités de son pays un permis de séjour en Allemagne. LIAO YIWU, auteur de L'Empire des bas-fonds, n'avait pas eu le droit de participer au Salon du Livre de Francfort; il sera absent de celui de Cologne, ayant été arrêté lundi dernier dans l'avion qui devait le conduire en Allemagne.

« Je dois malheureusement avouer que toutes mes forces sont épuisées. Il m'est toujours refusé de venir en Allemagne, tout comme de participer à la lecture prévue au Salon de littérature de Cologne. Je suis moi-même épuisé, physiquement et mentalement, mais je veux malgré tout vous remercier. En particulier, j'ai envoyé à tous le « Chant du Xiao » que j'ai écrit et interprété. Vous l'avez déjà écouté, n'est-ce pas ? Il ne s'agit pas d'une flûte de bambou chinoise mais d'un « Dongxiao » chinois; une flûte de bambou se joue à l'horizontal tandis que le « Dongxiao » à la verticale. Elle est deux ou trois fois plus longue que la flûte en os des Indiens d'Amérique pour invoquer les âmes mortes et les esprits de la nature.
En prison, j'ai appris à jouer de la flûte Xiao. Mon maître était un moine de 84 ans. Lorsque je fus incarcéré pour la première fois, il se trouvait en prison depuis plusieurs années déjà. Ce moine vivait retiré du monde et avait commis ce crime si répandu d'appartenir à une secte « contre la révolution » - les « sectes réactionnaires » sont ces organisations secrètes des régions isolées de la Chine. Leur origine remonte jusqu'à la dynastie des Qing, elles avaient alors pour mission de repousser toute domination étrangère. Les villageois l'ayant soutenus, ce vieux moine devint le chef de la secte. Mais il n'avait pour seul bien qu'un collier bouddhiste, un poisson en bois et une flûte « Dongxiao ». Il n'eut jamais en sa possession une seule arme avec laquelle il aurait pu se rebeller.
C'était pendant l'hiver 1992. Les montagnes, de part et d'autre des murs élevés et des clôtures électriques, étaient couvertes de neige. Quelques détenus et moi-même, nous restions debout les bras croisés, la tête en l'air, et nos regards vides fixaient le ciel. Un son gémissant se mélangea soudain au bruit des rafales de neige. Je crus que c'était mon imagination et me déboucha énergiquement les oreilles mais, à mon étonnement, cela devint encore mieux perceptible. Cette espèce de détresse, semblant s'écouler comme depuis les temps anciens, me transit peu à peu. Je ne le remarquai pas mais des larmes gelaient sur mon visage. Près de moi, un prisonnier expliqua que c'était le son du « Dongxiao » de ce vieux moine. Il en jouait depuis plus de dix ans sans que personne ne connaisse la signification de son chant. D'abord, tu le ressens comme une détresse mystérieuse, puis seulement plus que comme un étourdissement. Continue de jouer, continue – car qui, au sens profond du terme, ne serait pas triste en prison. Malgré mon émoi, je cherchai à me rapprocher du moine. Lorsque nous nous sommes vus pour la première fois, il était appuyé au pied d'un mur. Il ressemblait à une tortue avec sa tête rentrée et ses mains criblées de gerçures tenaient une flûte de bambou nervuré. Il jouait doucement, encore et encore cette même mélodie. Je me tins devant lui mais ses yeux restaient clos. Il était complètement absorbé par sa propre musique, peut-être aussi par ses souvenirs. Je ne sais pas combien de temps s'écoula avant qu'il ne lève la tête et croise mon regard. Nous sommes restés stupéfaits en nous regardant dans les yeux. « Veux-tu apprendre ? » me demanda t-il. J'acquiesçai. Puis, il déclara que je devais trouver une flûte Xiao pour en jouer. J'acquiesçai de nouveau. Et je devins ainsi son dernier élève.
Où est ce vieux moine à présent ? Je ne sais pas. Je sais seulement que plus d'un an après, lorsque j'avais purgé ma peine et m'apprêtais à sortir de prison, il y était encore. Je me préoccupais beaucoup de lui ce soir-là, mais ne parvins à le trouver nulle part; je ne pouvais que jouer de la flûte, laisser le son s'écouler et lui dire que son élève allait partir. Lui, cependant, garda le silence. Je croyais sincèrement qu'il devait bien m'entendre mais restait silencieux par entêtement. Je jouai plusieurs morceaux. Enfin, le son d'une flûte Xiao perça à travers les murs et me répondit un chant au nom de « Dakai Men », qui signifie « La Porte Grande Ouverte », une mélodie qui serait vieille de plus de deux cents ans. Je compris aussitôt l'adieu du vieux moine. La porte close vient de s'ouvrir, va t-en simplement, ne te retourne pas, continue, continue jusqu'à ce que tu es oublié ce qui se trouvait à l'intérieur. Je l'appelai : « Maître ! ».
Si il était encore vivant, il aurait désormais plus de cent ans. Combien d'autres êtres comme lui sont-ils aujourd'hui en chine ? Je ne sais pas. Combien de prisonniers politiques innocents sont encore incarcérés ? Cela aussi, je l'ignore. Avant le massacre du 4 juin 1989, combien de tâches de sang avaient déjà été nettoyées ? Je ne le sais toujours pas. Mais les auteurs tel que moi, au ban de la société, doivent continuer d'écrire et de raconter des histoires, même si elles effraient le Parti Communiste. J'ai la responsabilité, chers lecteurs allemands que je n'ai jamais rencontrés, de faire comprendre que la vie de l'esprit chinois s'est détachée de celle du régime totalitaire.
Quant au reste, je confie à une de mes pairs en Allemagne, Liao Tangi, le soin de lire ma pièce « Chuigushou jian hao-sang zhe Li Changgeng ». Le héros de cette histoire joue du Suona, un instrument chinois en cuivre. Sa tessiture est élevée, dense et aussi tranchante qu'un couteau. Elle se différencie clairement du « Dongxiao » que mon maître m'a enseigné, mais leur esprit est identique. Tous deux accompagnent le chant de lamentation des gens en deuil, à la mémoire des morts et à la consolation des vivants.
Dans cette Chine qui n'est un pays libre ni pour les morts, ni pour les vivants, l'attention de mes lecteurs pour cette histoire est, pour moi aussi, une consolation au bord de la tombe. »
Liao Yiwu
Chengdu, Province de Sichuan
Traduction: Louise Bastard de Crisnay
03/03/2010

 |

|
 Joueur de Xiao, ceramique du tombeau de la dynastie des Han, province de Sichuan
|

