Alors qu'à l'Est de la ville les derniers bâtiments de la RDA disparaissent, un nouveau monument vient d'être inauguré à sa mémoire. Comment Berlin comble aujourd'hui l'oubli qui lui était nécessaire.



La plupart des grandes villes possèdent une histoire éloquente, à laquelle on ne peut échapper; le présent y est une ombre malingre le long d'édifices immuables. La vie des époques antérieures a eu presque toujours le temps de se sédimenter, avant que les habitants eux-mêmes s'attachent à en conserver la valeur.
Berlin a un passé bien plus indigeste, dont la mémoire vive ne pouvait être épargnée et exposée intacte aux façades des rues comme le décorum de périodes révolues. A la Chute du Mur, face à tant de lieux qui ne revêtaient pas d'utilité ou de signification immédiate dans un ordre nouveau, Berlin a préféré la métamorphose à la pérennité et s'est amputée d'un membre entier de son histoire, en investissant et en transformant radicalement sa partie Est.
Aujourd'hui encore, il ne se passe pas une semaine sans que les quotidiens allemands publient une brève sur un nouveau projet de construction remplaçant d'anciens bâtiments de la RDA. Un hôtel sera bientôt élevé à la place d'un des derniers postes-frontières de la ligne de démarcation. Le Tacheles, un passage du commerce datant du début du Xxème siècle et un des seuls à n'avoir pas été détruit par la Seconde Guerre Mondiale, est occupé par des artistes depuis 1990 et pourrait être privatisé et vendu à la Volksbank. Dans le quartier de Pankow, le gouvernement de la RDA avait aménagé une dépendance près du château de Niederschönhausen pour accueillir les personnalités étrangères. Ce bâtiment jamais restauré par la mairie et resté à l'abandon depuis des années, vient d'être racheté avec l'intention de construire des appartements privés là où autrefois furent accueillis Indira Ghandi, Fidel Castro, Michael Gorbatschow ou François Mitterand.
Berlin ne pouvait conserver l'histoire parlante de tous ces lieux promis à d'autres vies. Mais en même temps, comme si elle souffrait de la disparition des dernières traces réelles de son passé, elle érige maintenant des monuments abstraits, presque à l'identique de ceux qu'elle avait abolis. Le jeudi 25 février, a ainsi été inaugurée une tour de quatre piliers en béton, rigoureusement de même hauteur et au même emplacement qu'un des cinq postes de surveillance construits le long du Mur. Berlin comble aujourd'hui un oubli nécessaire et compose d'autres voix pour évoquer la mémoire de ce passé qu'elle ne pouvait garder intacte.
Louise Bastard de Crisnay
02/03/2010