Kaki King: derrière ce diminutif se cache une jeune guitariste blindée de talent. Musicienne hors pair, qualifiée de « Dieu de la guitare » (Guitar God) par le magazine Rolling Stone, la demoiselle sait tout aussi bien tisser des morceaux évocateurs de guitare solo que composer des kick-ass rock songs* ou des ballades acoustiques. Son dernier enfant en date, baptisé « Junior », sortira le 5 mars en Allemagne. Il précède une tournée au pays teuton qui débutera le 18 mars à Stuttgart et passera le 3 avril au Lido à Berlin.
Crédit photo: Gregg Delman
Certains l'auront entendue dans « Into The Wild », aux côtés d'Eddie Vedder. Or ce n'est pas sa voix qu'elle a posé sur la bande originale, mais bien sa guitare – un instrument que Kaki King, née Katherine, manie depuis l'âge tendre de trois ans. Élevée en Géorgie dans un foyer saturé de musique, elle suit d'abord des cours privés de guitare classique, qu'elle délaisse très tôt pour la batterie. C'est en faisant ses études des années plus tard à la New York University qu'elle décide de se consacrer sérieusement à la guitare. Les cours privés ennuyeux ont porté leurs fruits: là où ses pairs s'amusent à composer des chansons à trois accords, Kaki fait déjà usage d'un style perpétué par Leo Kottke et Michael Hedges, à savoir le finger-tapping. En frappant légèrement les cordes du manche de la guitare, elle réussit à conjuguer percussion et mélodie. Elle réussit même à perfectionner le tapping, réservé aux meilleurs techniciens de la guitare, afin de créer un son unique.
Du souterrain new-yorkais à la cour des grands
Le 11 septembre 2001 constitue un tournant dans la carrière de Kaki King. Face au désarroi et à la confusion ambiante, elle décide d'emporter sa guitare dans le métro new-yorkais pour participer à la reconstruction de la ville. Les compositions qu'elle y joue finissent par être enregistrées sur son premier album, « Everybody Loves You », paru en 2003.
Ce dernier, auquel fait suite « Legs To Make Us Longer » en 2004, amorce sa réputation comme une guitariste de référence. Dave Grohl des Foo Fighters vante ses mérites, Rolling Stone en fait l'une des 20 nouveaux « dieux de la guitare » (Guitar Gods) – dans une catégorie sinon exclusivement masculine. On l'invite à poser son jeu de cordes sur des morceaux de Tegan And Sara, des Foo Fighters, du trio de rap féminin Northern State et à incarner au cinéma les mains du jeune guitariste d'« August Rush ». Par la suite, elle composera aussi de la musique originale pour « Into The Wild », puis pour le futur documentaire animé « Fish Out of Water », qui traite des rapports entre la Bible et l'homosexualité. (Elle-même lesbienne, Kaki a fréquenté un lycée chrétien.)
C'est avec son troisième album « … Until We Felt Red », paru en 2006, que Kaki choisit d'opérer un nouveau changement dans son approche musicale. Estimant avoir fait le tour de la guitare acoustique, elle incorpore de nouveaux éléments de basse, de claviers, de batterie et même de voix dans ses compositions. La formule est poussée encore plus loin sur « Dreaming of Revenge » (2008), album impressionnant avec couche sur couche de guitares, de percussions et surtout de mélodies mélancoliques. Car c'est là l'autre marque de fabrique de Kaki: elle fait souvent de la musique triste. Son affinité pour ce registre est toute aristotélicienne: « Il y a une telle catharsis qui se produit, » dit-elle, « ça te purifie émotionnellement et tu te sens mieux. » Sara Quin (de Tegan And Sara) renchérit: « Elle écrit le genre de chansons que l'on aime écouter en s'endormant, mais qu'il faut aussi absorber seul, au cas où on en finirait ému jusqu'aux larmes. »
Crédit photo: Gregg Delman
Changements d'identité
A ce sens, « Junior » – dont la sortie en Allemagne est prévue pour le 5 mars 2010 – est la suite logique de son odyssée créative. A l'image de sa pochette à tendance film d'espionnage, l'album s'articule sur le thème du changement d'identité, mais aussi sur ceux de la trahison, du danger et du va-et-vient amoureux. Au niveau sonore, les fans du tapping devront rebrousser chemin: le caméléon Kaki s'essaie ici avec brio à de nombreux styles, qui vont de la Britpop aigre-douce de « Communist Friends » à des morceaux franchement rock tels que le premier single « Falling Day » et le cauchemardesque « Death Head » -- en passant par « The Hoopers of Hudspeth » qui n'est pas loin d'une Charlotte Gainsbourg version « 5:55 ». Elle n'en oublie pas pour autant de composer ces instrumentaux évocateurs qu'elle maîtrise si bien, dont « My Nerves That Committed Suicide » et « Sloan Shore ». Ce sont cependant deux morceaux chantés qui ressortent le plus sur le disque: « Spit It Back In My Mouth », un numéro rythmé avec un beau plan de guitare, et surtout « Sunnyside », simple ballade acoustique à briser le cœur, qui marque à la fois la fin de l'album et celle d'une relation.
Bien qu'il risque fort de décevoir les fans inconditionnels de la guitare acoustique, « Junior » n'en est pas moins un album mélodieux et accompli, qui propose une bande sonore de la mélancolie tantôt chantée, tantôt chuchotée ou bien hurlée. Différent de ses opus précédents, il est une preuve que Mlle King, loin d'être une « simple » guitariste solo, est avant tout une musicienne accomplie qui trace sa route avec persévérance. Ceux qui souhaitent la croiser seraient bien avisés de réserver leurs places pour sa prochaine tournée européenne, qui débutera à Stuttgart le 18 mars 2010.
* En anglais: « chansons rock qui déchirent »
Claire E. A. Webster
02/03/2010
18 mars 2010 à Stuttgart, à l'Universum
19 mars 2010 à Fribourg, au Jazzhaus
20 mars 2010 à Mannheim, au “Stereo Mondo Festival”