

La Berlinale s’achève mais l’exposition « invisible people. berlinale backstage » continue jusqu'au 31 mars à la galerie Junge Fotographie au Moviemento Kino à Kreuzberg, le plus ancien cinéma d'Allemagne. Amélie Losier, photographe française installée à Berlin, nous plonge au cœur du festival à travers des photographies noir et blanc.

Avec l'exposition « invisible people. berlinale backstage » présentée au Moviemento Kino à Kreuzberg, le plus ancien cinéma d'Allemagne, Amélie Losier s'attarde sur les coulisses du festival, sur ce que l'on ne voit pas et sur ce qui nous échappe. Observatrice tapie dans l'ombre, elle immortalise poétiquement tout ce qui se passe hors du fameux tapis rouge. Les photographies noir et blanc prennent sur le vif un détail, une expression, un mouvement. Le visiteur peut contempler avec amusement un spectateur bien assis au fond de son siège, qui semble regarder la composition de sa boisson, ou encore un autre qui, malicieusement, fait un signe à une connaissance. Le visiteur découvre les immenses salles de projection vides, avec, sur le devant de la scène, un simple aspirateur. Le mouvement s'imprime et le flou confère une aura de mystère. Rencontre avec la photographe.


Interview d'Amélie Losier
La Gazette de Berlin : Pouvez-vous nous raconter un peu votre parcours?
Amélie Losier : Au départ, j'ai fait des études d'allemand. J’ai validé ma maîtrise à Nanterre, puis j'ai travaillé en tant qu'assistante d' édition chez Hachette à Paris. En parallèle j'ai suivi des cours du soir aux Beaux-Arts. J'ai toujours pratiqué la photographie à côté de mes activités. J'ai commencé gamine car mon père était photographe animalier avant de devenir documentariste. Chez Hachette, je choisissais les photos pour un guide touristique. Ils ont vu que j'avais un bon œil. Au bout d'un moment, j'ai dit stop: je ne veux pas seulement chercher les photos, je veux les faire.
La Gazette de Berlin : Pourquoi avoir choisi une école de photographie à Berlin?
Amélie Losier. Lors de mon parcours universitaire, j'ai fait un échange Erasmus pendant six mois à Berlin. J'avais envie d'y retourner, de lier l'école à la ville et de faire d'une pierre deux coups. J'avais d'abord contacté Barbara Klemm, photographe pour le journal FAZ*, pour l'assister. Elle n'avait besoin de personne et m'a donc recommandée à Sybille Bergemann et Arno Fischer, ancien photographe de reportage du temps de la RDA et professeur à l'école de "Fotografie am Schiffbauerdamm".
La Gazette de Berlin : L'exposition est en noir et blanc. Est-ce l'influence d'Arno Fischer qui vous a amené à photographier en noir et blanc ?
Amélie Losier. Non, c'est un choix que j'avais déjà fait auparavant. J'aime beaucoup le noir et blanc. J'ai essayé, en arrivant ici, de faire de la photographie couleur. Lorsque tu fais tes propres tirages couleur, tu peux vraiment influencer les tons, tu peux donner un ton chaud, un ton froid, un ton plus pastel... Cela n'a rien à voir ! J'ai vraiment apprécié, mais je suis toujours revenue au noir et blanc.
La Gazette de Berlin: Travaillez-vous plus en argentique ou numérique ?
Amélie Losier : Les deux ! J'ai commencé le travail en argentique. Pour les besoins liés à la presse, il a bien fallu à un moment que je me mette au numérique, et quand j'ai commencé à travailler pour la taz** pendant la Berlinale, c'était en numérique, car il y avait des photos que je faisais le matin et que j'allais livrer en début d'après midi. Tout va beaucoup plus vite. Mais quand j'ai commencé à travailler pour la taz j'étais en argentique et il y avait même encore un laboratoire noir et blanc.
La Gazette de Berlin : Depuis combien de temps travaillez-vous pour la Berlinale ?
Amélie Losier: Pour la taz c'est la troisième année. J'ai commencé à photographier pour moi en 2006, j'ai continué en 2007. C'est en montrant mon travail personnel qu'ils m'ont choisie comme photographe officielle en 2008.
La Gazette de Berlin : Retouchez-vous vos photographies?
Amélie Losier. Ah non, ce n'est pas ma philosophie. Mes photographies sont brutes. Le travail sur l’ordinateur est le même qu’en laboratoire. Si ma photo est bonne je la prends, si elle n'est pas bonne, je ne la prends pas. Il y a une éthique par rapport à ça, c'est de ne pas retravailler une photo pour la transformer complètement. Ça peut m'arriver de recadrer un minimum, mais pour moi ce n'est pas de la retouche.


La Gazette de Berlin : Vous arrive -t-il de travailler avec un pied-photo ?
Amélie Losier : Non, quand tu as l'habitude, tu peux vraiment tenir jusqu'à un sixième de seconde.
La Gazette de Berlin : Dans certaines de vos photographies, le mouvement est imprimé sur l'image. C'est important pour vous, ce « flou de mouvement »?
Amélie Losier : Je ne fais pas de vidéos ni de cinéma, mais c'est vrai que j'ai envie de montrer sur une photo ce que je vois réellement. C'est assez difficile et souvent très rapide. Je fais ça à l'instinct, avec un long temps de pause pour qu'au moment où j'appuie, le mouvement apparaisse. S'il y a des gens qui bougent, j'ai envie qu'on voie ce mouvement sur la photo, c'est quelque chose qui me plaît, tout simplement.
La Gazette de Berlin : Quel est votre photographe « fétiche » ?
Amélie Losier : C'est difficile de ne retenir qu'un seul photographe... C'est peut-être très classique comme réponse, mais j'ai grandi avec des photos de Cartier Bresson. C'est un génie! A 20 ans, c'est incroyable ce qu'il avait déjà fait, ce qu'il avait en tête et ce qu'il a imposé par la suite. Il a une rigueur de composition de l'image qui est extraordinaire. Il est connu pour son fameux texte sur l'instant décisif. C'est le maître de l'instant décisif! Par exemple, sa photo à la Gare Saint-Lazare, où le sol est inondé et où il y a une grosse flaque d’eau. En contrejour, il y a un homme qui saute pour essayer de passer par dessus cette flaque où son reflet apparaît. Il y a ce moment d'anticipation où il sent ce qui va se passer. Sans aucune mise en scène, il appuie pile au moment où l’homme est en train de sauter! Il a vraiment marqué toute une génération de photographes.
La Gazette de Berlin : Dans vos photographies, il y a souvent plusieurs plans de lecture. Réussissez-vous toujours à anticiper l'ensemble ?
Amélie Losier : Il y a une part d'imprévu. Pour beaucoup de photos, c'est vraiment ce moment d'anticipation qui compte. Tu sens qu'il va peut-être se passer quelque chose et tu espères qu’au moment où ça va se passer, tu seras là. Je ne réussis pas toujours du premier coup! En général, j'aime bien trouver plusieurs plans de lectures, que ce ne soit pas qu'une star sur le tapis rouge. Tu observes, tu suis le rythme des gens et tu vois si quelque chose d'intéressant se passe. Par exemple, ceux qui accrochent les grands posters. Pendant tout le festival, trois équipes de films vont se faire photographier tous les jours. Un technicien accroche quotidiennement les photos une fois qu'elles sont imprimées et qui, le soir lors de la première, seront signées par l'équipe de film. Ca se passe trois fois par jour pendant dix jours, seulement ça, on ne le voit pas. Ce que l'on va voir à la télé, c'est l'équipe de film en train de signer le poster. C'est tout ce qui est hors des feux de la rampe que je cherche à photographier. Par exemple avec la vue que tu as depuis la salle de la projection, ce qui ce passe dans la salle de projection, pendant que les spectateurs regardent le film... J'essaie toujours de trouver ce qui se passe en deçà des spots, en dehors des stars du tapis rouge.
La Gazette de Berlin : Cette série de photographies s'est donc constituée au fil de plusieurs Berlinales? Depuis quand?
Amélie Losier : Depuis 2006. J'ai essayé de couvrir, en dix photos, différents aspects du festival. Je complète cette serie d'année en année. Ce que j'ai envie de faire par la suite, c'est de prendre du son. J'aimerais bien faire un montage de ces photos avec du son complètement décalé.
La Gazette de Berlin : Bonne continuation et à l’année prochaine pour la Berlinale!
* "Frankfurter Allgemeine Zeitung" quotidien allemand
** die tageszeitung
Caroline Marie-Cussy & Mélanie Duault, le 21/02/10

A lire également sur la Berlinale 2010
Historique : http://lagazettedeberlin.de/5877.html
Ouverture et jury: http://lagazettedeberlin.de/5882.html
Infos billetterie : http://lagazettedeberlin.de/5883.html
Compétition: http://lagazettedeberlin.de/5886.html
Compilation francophone : http://lagazettedeberlin.de/5887.html
« Perspective du cinéma allemand » : http://lagazettedeberlin.de/5889.html
Tour d’horizon à mi-parcours du festival : http://lagazettedeberlin.de/5889.html
Frauenzimmer, de Saare Ailia Waasner : http://lagazettedeberlin.de/5891.html
I shot my love, de Tomer Heymann : http://lagazettedeberlin.de/5893.html
Cindy liebt mich nicht, de Hannah Schweier : http://lagazettedeberlin.de/5900.html
Coopération franco-allemande: http://lagazettedeberlin.de/5902.html
Submarino de Thomas Vinterberg : http://lagazettedeberlin.de/5903.html
Fermeture du festival : http://lagazettedeberlin.de/5909.html

Site d'Amélie Losier :
www.amelielosier.com
