

« Fais pas ci. Fais pas ça ! » Les remontrances d’une mère envers son enfant ? La publicité de Petit Bateau ? Raté ! La réponse : les répliques de la pièce de théâtre Entgrenzung (l’abolition des frontières). Présenté en avant-première le 18 février à la Schaubühne de Berlin, le projet de Frank Oberhäußer dépeint la mutation des relations dans le monde du travail et notamment la fusion de la vie privée et professionnelle.
Surpris, le public l’est avant-même le commencement de la pièce. Il est 20h30. Les spectateurs venus voir l’avant-première d’Entgrenzung attendent patiemment un verre de vin à la main, lorsqu’un acteur décide d’accueillir ses « employeurs », comme il se plait à les appeler, dans le salon de la Schaubühne. Il s’ensuit une longue tirade sur les modalités du contrat souscrit par le public en achetant son billet pour la représentation. Le tout un brin complexe et technique mais certainement pas dénué d’humour ! Les portes de la salle s’ouvrent. Mais étrangement, les spectateurs sont invités à monter sur la scène et les sièges dans les tribunes sont occupés par certains acteurs. Déroutant.
Le spectateur : en plein cœur de la pièce
Après présentation des six acteurs, ces derniers invitent leur public à prendre place. La mise en scène permet ainsi d’impliquer le spectateur mais surtout de le placer au cœur de la pièce, puisqu’il est le personnage interprété par les acteurs. En effet, ils jouent le rôle d’employés lambda comme c'est le cas de beaucoup de personnes dans les tribunes. Afin de représenter au mieux la vie professionnelle d’un salarié, les acteurs se prennent en exemple et racontent leur métier. Ce qui apparaît très vite au fil des dialogues est la fin du mythe consistant à strictement séparer les sphères privée et professionnelle. Effectivement, il n’y a plus de frontières entre les deux mondes et le stress du travail a depuis longtemps envahi le domicile familial. Mais surtout, les émotions sont mises en parallèle, comme dans une scène où la tristesse d’un chagrin d’amour est comparée à celle d’un licenciement. L’apprentissage des textes par les acteurs, la répétition des scènes avant les représentations font, quant à elles, penser à l’éternel recommencement du quotidien d’un employé.
Les rôles sont inversés
Qui dit intermittent du spectacle, dit souvent précarité et galère. Le cliché de la vie bohème et instable de l’acteur demeure toujours, sauf qu’en y regardant de plus près, ce tableau pourrait aussi être celui du monde du travail. De plus, les acteurs démontrent aux spectateurs qu’eux aussi jouent un rôle, afin de s’adapter aux normes et aux attentes du marché. Ils changent leur comportement et au final leur personnalité. Les acteurs parlent de « Selbstkolonisation » (colonisation de soi-même). A l’inverse, il est demandé à l’acteur d’être toujours plus authentique. Mais le problème est posé : comment être authentique si on doit jouer un rôle qui n’est pas le sien ? L’acteur s’entraîne alors à rester naturel, sauf que certains personnages s’éloignent trop de son caractère pour qu’il puisse les jouer en restant lui-même. Cette limite dans l’interprétation d’un rôle permet à l'acteur de réaliser qu’il doit être conscient de n’être qu’un personnage sur scène. Cette leçon le libère et lui permet de prendre du plaisir dans l’exercice de son métier.
Et tout cela s’applique aussi au spectateur ou plus précisément à l’employé dans le public. Alors qu’on laisse de notre personnalité dans l’impitoyable monde de la concurrence, il est donc conseillé de prendre conscience du rôle que l’on joue pour s’en libérer. Entgrenzung est donc une pièce de théâtre divertissante et drôle, qui renvoie aux spectateurs leur propre image : Miroir, miroir, dis-moi qui je suis ! Les acteurs répondent : «Vous êtes tous les artistes de votre propre destin, les metteurs en scène de votre vie ! »
Gaëlle Schwaller
22.02.2010
Prochaines représentations
22 et 23 février et 11 et 12 mars à la Schaubühne de Berlin
Schaubühne am Lehniner Platz
Kurfürstendamm 153
10709 Berlin
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