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Claire Doutriaux, réalisatrice et fondatrice de l'émission d'Arte Karambolage


A l’occasion de la 200ème de l’émission culte Karambolage diffusée depuis 2004 sur Arte, rencontre avec Claire Doutriaux  sa conceptrice. Le rendez-vous dominical continue en 12 minutes d’étonner en alliant espièglerie et pertinence. Décryptage d’une démarche rigoureuse ou comment évoquer avec intelligence et toujours avec le sourire les différences, les nuances qui disent beaucoup sur l’autre, sa culture et sur soi même.  Interview.


La Gazette : D’où vient le nom de l’émission Karambolage ? C’est une évocation du choc des cultures ?

Claire Doutriaux : Oui y a de ça aussi. On cherchait un titre qui sonne bien, qui évoque le regard croisé des deux cultures. Ce n’est pas le premier titre auquel j’avais pensé. D’abord il y avait l’idée de Fisimatenten* mais ce n’était pas très bien car il fallait expliquer aux Français ce que ça voulait dire. Ensuite j’avais lancé Tohu(wa)bohu, Tohubohu en français, avec le « (wa) » au milieu et heureusement, ce titre m’a été volé par une série de fiction autrichienne six mois avant la sortie de Karambolage. Donc nous étions obligés de chercher autre chose. Dieu merci ! (rires) On a tapissé les murs de mots, plutôt avec des K, qui sonnaient bien. Mais c’est l’une de mes collaboratrices Maya Rettig qui sur l’autoroute en revenant d’un weekend en Allemagne m’a dit «ça y est ! j’ai trouvé le titre ». Alors ça n’a pas tout à fait plu à Arte au début, ils trouvaient ça un peu agressif, on s’est battu pour le garder et ça ce révèle être un très bon titre ! Ca sonne très bien, on le remarque tout de suite, et ça correspond tout à fait comme on le dit dans la 100ème émission, qui est un numéro spécial sur ce sujet. C’est comme dans la rédaction, beaucoup de heurts, un peu de carrosserie fêlée mais de grands éclats de rire !

 

La Gazette : Très français et très allemand en même temps, le son « age » très français et l’initiale « K » très allemande…

 

Claire Doutriaux : Oui exactement ! C’est pour ça que c’est un titre formidable ! (rire) Mais ce n’est pas moi qui l’ai trouvé, c’est Maya.

 

La Gazette : Comment viennent les idées pour trouver de nouveaux sujets sans se répéter ?

 

Claire Doutriaux : Pour être tout à fait sincère, je pensais au départ tenir un an parce que j’avais mes petites mythologies franco-allemandes en tête. Mais la direction de la chaîne m’a alors dit « vous savez Claire, quand on lance ce genre d’émission il faut savoir tenir sur la durée ». Moi j’étais sûre qu’au bout d’un an, on arrêterait ! Il y a des choses pour lesquelles on a vraiment fait le tour. Par exemple, les objets vraiment spécifiques français et allemands, enfin ceux qui signifient vraiment quelque chose pour l’autre culture. Maintenant ça a un peu évolué, on fait plus de sujets historiques, parce qu’à force de travailler sur ces deux cultures, on a besoin de réponse à nos questions, et on plonge plus profondément, on va donc chercher dans l’Histoire des deux pays. Ce matin j’ai été reçue pendant deux heures par le responsable presse de la Chancellerie, c’était formidable ! J’ai fait la même chose la semaine dernière à l’Elysée, là il y a 5 ou 6 sujets qui sont à faire. C’est très long après pour trouver la bonne mise en scène, la bonne mise en valeur etc. Ca demande beaucoup de travail pour arriver à avoir les autorisations et puis parce que notre mode de fabrication des sujets est extrêmement long. C’est l’antipode de l’interview télévisée, l’image est travaillée, puis il y a encore et surtout que l’on a envie de faire. Je dis toujours à l’équipe : il faut qu’on arrête quand on a l’impression d’être dans la redite et qu’on fait ça pour notre fond de commerce. Mais il y a encore plein de questions qu’on se pose. A la sortie de la Chancellerie nous étions avec l’une de mes collaboratrices, gonflées de sujets qui pourraient se trouver dans Karambolage cette année.

 

La Gazette : Dans ce genre de rencontre il n’y a pas de méfiance de part et d’autre ?

 

Claire Doutriaux : En fait, j’arrive avec mes questions, et en le faisant parler, je sais que là je peux faire un sujet, là non. Je vois s’il y a des images qui peuvent surgir etc. Et effectivement, là on a eu plus d’une idée ce matin en parlant avec lui. Des choses qui étaient latentes, qui n’étaient pas formulées. Il a été formidable. Au téléphone, il semblait un peu militaire, sévère mais une fois dans son bureau il a été formidable.

 

La Gazette : C’est le charme féminin ça...

 

Claire Doutriaux : Peut être (rire). Ce qui est sûr c’est la détermination avec laquelle on pose toujours nos questions, j’en sais rien en tout cas on a trouvé un peu de matériaux.

 

La Gazette : L’équipe est donc composée de Français et d’Allemands ?  

 

Claire Doutriaux : L’équipe éditoriale est toute petite. A Paris je me suis entourée de trois Allemands. Ca c’est notre équipe. Après il y a des auteurs indépendants, il y en avait plus au début parce que chaque Franco-Allemand a envie d’écrire sur sa cocotte minute ou autre, mais une fois ces sujets là faits, ce sont des thèmes plus profonds sur lesquelles nous travaillons. Il y a donc deux auteurs récurrents pour les mots : Hinrich Mitencke qui est berlinois, Waltraud Legros qui est autrichienne mais qui vit dans le Sud de la France, après il y a des auteurs sporadiques qui viennent pour une ou deux choses de temps en temps. Enfin, mais c’est rare, c’est nous qui faisons tout le travail et c’est principalement Nicola Obberman et moi qui écrivons les textes.




L'équipe Karambolage


La Gazette : Une question joker qui pourra certainement intéresser beaucoup de nos lecteurs. Quand on  dit qu’on allait vous rencontrer, les stagiaires à La Gazette étaient ravis, et ils ont tous dit « si tu peux filer mon CV … » Alors quels sont les critères pour faire un stage chez vous ? Parce que pour quelqu’un qui est dans un cursus franco-allemand, c’est un peu le rêve de faire un stage chez Karambolage …

 

Claire Doutriaux : On en prend deux par an, un Français, un Allemand. Cette année, ce sont deux filles. Les critères ? Bien sûr qu’ils soient à l’aise dans les deux langues sinon ça n’a pas de sens chez nous. Et puis que ça nous paraisse juste, vous savez le marché du travail est terrible : il y a des gens qui ont déjà bac +6 et qui veulent faire un stage rémunéré comme le service public rémunère les stages, ça ne nous paraît pas approprié. En Allemagne, on les prend souvent après le Zwischenprüfung (Examen intermédiaire, cf. article Réforme des formations).  Qu’ils aient déjà une petite formation universitaire, qu’ils sachent où et comment on cherche etc. Ils en profitent le plus je pense. Par ailleurs, on essaie d’incorporer beaucoup d’anciens stagiaires.

 

La Gazette : Quand on a parlé avec les auteurs du manuel d’Histoire franco-allemand, ils nous ont dit qu’ils avaient été sollicités par la Corée, par la Chine et le Japon…

Cette approche bi-culturelle, est une démarche qui fait école …

 Est-ce que vous aussi vous avez été contactée de cette façon ?

 

Claire Doutriaux : Nous n’avons jamais été sollicités par la Corée. Mais j’ai eu un coup de fil quelques mois après le début de l’émission d’un producteur israélien qui m’appelait de Tel-Aviv et qui me demandait s’il pouvait acheter les droits de l’émission. Il m’a dit qu’il voulait faire quelque chose entre Israël et la Palestine comme Karambolage. Je crois que ce n’est pas possible. Moi je peux faire ça entre la France et l’Allemagne parce que la guerre est finie depuis 60 ans. Je pense qu’un pays en guerre ne peut pas faire ça. L’année dernière l’OFAJ et les ambassades française et allemande à Skopje en Macédoine, nous ont demandé de présenter Karambolage. Ils voulaient que les Albanais de Macédoine et les Macédoniens aient déjà un dialogue parce qu’il il y a là bas toujours un problème de guerre civile latente. C’était extrêmement intéressant de montrer des Karambolages là-bas. Mais là aussi la guerre est trop récente. Je pense qu’il faut du recul pour pouvoir faire ça. Tout ne se traite pas avec humour. D’ailleurs chez nous, nous ne traitons pas tout avec humour. Certains Karambolages mêlent du très sérieux avec du plus léger. Mais je ne pense pas qu’on puisse faire ça à chaud.

 

La Gazette : Et vous avez des retours sur la perception côté allemand et côté français ? Est ce qu’il y a une différence ?

 

Claire Doutriaux : On sait que l’émission marche bien des deux côtés. Qu’elle est appréciée. Au tout début on a reçu énormément de courriels parce qu’il y a une devinette à la fin de l’émission. A 20h11, il y a parfois des dizaines de milliers de personnes sur le site pour répondre à la devinette. Puis ils voient qu’on peut aussi nous envoyer des suggestions. On reçoit beaucoup de courriels sympathiques, le public est très fidèle, il y a beaucoup de suggestions,  et c’est une émission familiale, ça plaît aux familles, ils écrivent ensemble. Il est vrai qu’au tout début, on a eu quelques courriels négatifs venant de France, de téléspectateurs qui étaient plutôt choqués que des Allemands regardent les coutumes françaises avec un œil un peu moqueur. Ca s’est très vite arrêté. Je pense que ces gens là ont du comprendre que l’émission n’étaient pas pour eux, ou bien ils s’y sont habitués. Non l’émission est très bien prise des deux côtés. Il n’y a pas de différence dans la perception.

 


La Gazette : On le voit avec la BD, qui en France est reconnue comme un art, qui peut traiter de choses sérieuses pas nécessairement destinées aux enfants. On a l’impression qu’en France le cross-over est un peu plus ancré dans la culture contemporaine et dans les habitudes, alors qu’ici on est encore parfois un peu formel sur ce genre de choses…Est-ce que votre approche à la fois drôle et sérieuse passe bien en Allemagne ?

 

Claire Doutriaux : Karambolage est adoré du côté allemand ! Je ne peux vous dire que ça. Karambolage est moins regardé en Allemagne qu’en France, parce que Arte est l’une des X chaînes du câble en Allemagne, alors qu’en France c’est hertzien donc c’est très différent. Tout Arte est du reste moins regardée en Allemagne. Mais Karambolage est regardé dans un ratio supérieur aux autres émissions sur Arte. On a par exemple autant de courriels d’Allemagne que de France. C’est stupéfiant parce que il ya moins de téléspectateurs. On vend deux fois plus de DVD en Allemagne qu’en France. L’émission est totalement plébiscitée du côté allemand. Du côté français aussi bien sûr ! Mais c’est vrai ce que vous dites sur la BD qui n’a pas de tradition en Allemagne. Nous le ressentons notamment quand nous cherchons des graphistes. Parce que nous trouvons moins de graphistes dont le style nous satisfait en Allemagne qu’en France. Ils ne sont pas formés de la même façon, parce que l’animation électronique, qui découle en France un peu de la BD, existe beaucoup moins en Allemagne. Donc on a quelques très bons graphistes allemands, qui n’ont d’ailleurs pas tous été formés en Allemagne, mais on a du mal. Disons que leur style ne correspond pas toujours à notre esthétique. Là dessus oui, on ressent très fortement la différence, mais pas du tout dans la réception.

 

La Gazette : Le graphisme enfin l’apparence est un élément essentiel…

 

Claire Doutriaux : Quand j’ai voulu faire Karambolage, je voulais absolument éviter de tomber dans les stéréotypes, donc je ne voulais vraiment pas faire quelque chose sur la France et l’Allemagne jusqu’à ce que j’ai trouvé la forme et le fond. C'est-à-dire ne parler que de détails. Ca paraît tout simple comme ça après, mais il a fallu du temps pour que ça murisse. Quand on parle de détails concrets comme tel mot qui existe dans la langue, telle coutume, indépendamment de mon regard, on ne raconte aucune bêtise. Dans Karambolage, on ne fait jamais de comportemental, on ne dira jamais les Allemands font comme ci, les Français font comme ça. Nous décrivons des choses qui existent, des expressions, des mots, des habits, un pied de table, tout ce qu’on veut, mais qui existe. On le décrit, on raconte son histoire, et à la fin on peut éventuellement se permettre une interprétation, fort de la bi-culturalité de tout ceux qui travaillent dans cette émission. Maintenant nous ne parlons de comportemental que quand il s’agit de politiques en représentation. C'est-à-dire quand un geste de Nicolas Sarkozy ou Angela Merkel n’est plus un geste personnel, mais un geste qui représente une nation. Donc là on regarde très attentivement la gestuelle des politiques dans des moments officiels et où ils savent qu’ils représentent une nation. Donc là c’est autre chose. Sinon à l’individuel jamais. Parce que ce serait la porte ouverte à toutes les bêtises. On peut toujours trouver un Français qui fait comme un Allemand.

 

La Gazette : Vous vous intéressez au personnel politique, mais est-ce que vous savez si les politiques s’intéressent à vous ?

 

Claire Doutriaux : Non je crois qu’ils ne s’intéressent pas beaucoup à nous parce que je crois que les politiques ne connaissent absolument pas les émissions de télévision, si ce n’est les émissions qui leur servent, c'est-à-dire les talk-show et les news. Peut être que quelques uns connaissent parce qu’ils ont des enfants qui regardent, ou un enfant qui fait des études d’allemand. Alors bien sûr, si on rentre avec eux en discussion ça les intéresse, si on les rencontre par un réseau autre, là il peut y avoir un intérêt. Les Pressesprecher (attaché de presse, ndlr) et autres professionnels de la communication s’amusent beaucoup de ce que l’on fait, ça les intéresse,  parce que ce ne sont pas des choses habituelles. Nous nous arrêtons sur une image et puis nous la décryptons jusqu’au fin fond, ce n’est pas le langage officiel qu’ils voulaient forcément faire passer Mais non nous ne sommes pas du tout un enjeu pour les hommes politiques. En revanche, ils sont un enjeu pour nous !

 

La Gazette : Avez-vous déjà fait référence aux spécificités régionales ? Ou pensez-vous le faire ?

 

Claire Doutriaux : C’est très délicat, parce que nous ne voulons pas tomber dans le piège des traditions populaires. Au début, on a catégoriquement rejeté cette approche. D’ailleurs au début on ne voulait pas traiter le germano-allemand, ni faire une émission « Ossis-Wessis », on fait très attention à ne pas rentrer dans les discours internes allemands et français. C’est vrai qu’on traite parfois de particularités régionales, quand elles nous paraissent vraiment intéressantes ou jolies. Mais il y a certains textes que je regrette d’avoir illustré parce qu’il faut que Karambolage soit universel, parce que c’est très précis dans le détail, mais il ne faut pas que Karambolage soit une émission de particularismes locaux. Universel par le détail mais ne pas rester au niveau local. Il n’y a pas vraiment de règles. A chaque sujet, on regarde si c’est plutôt bien ou non, et si c’est local, par quel biais le traiter pour que ça sorte du contexte local. Il faut faire attention.  

 




Karambolage, le livre



Karambolage, le DVD

La Gazette : il ya les DVD, les livres et puis là vous venez de montrer dans une salle à Berlin la 200ème de l’émission … pensez vous décliner le concept différemment ? Avec un long métrage par exemple ?

 

Claire Doutriaux : Les DVD sont une simple reprise de l’émission, seul le support change. Quant aux livres ca m’a paru évident dès le départ. Mais sinon je suis une femme de télévision, c’est mon vocabulaire, donc non je ne vois pas comment adapter Karambolage au cinéma et ce que ca apporterait.

 

La Gazette : Vous êtes à la tête d’une émission reconnue, appréciée, vous êtes donc comblée ?

 

Claire Doutriaux : on peut dire ca comme ca oui ! (rire)

 

Propos recueillis par Gaëlle Le Breton, Camille Larbey et R.P.G.

 

Retrouvez le site web Karambolage : http://www.arte.tv/fr/connaissance-decouverte/karambolage/104016.html

 

A lire également l’article sur le 200ème émission de Karambolage : http://www.lagazettedeberlin.de/5848.html

 








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