

A bord du « Seelöwe » pendant une matinée, une journaliste de La Gazette accompagne un équipage des navires permettant l'acheminement du charbon à Berlin par climat extrême.

Sur les bords de la Spree, entre les ponts Mühlendamm et Janowitz, hormis les élagueurs affectés au lieu et une dame venant à son heure y nourrir les oiseaux du fleuve,les berlinois ne se risquent pas à descendre sur les berges encombrées par la neige. L'endroit déserté par les citadins, sur la rive opposée à l'Ile aux pêcheurs, abrite l'écluse de Mühlendamm et son poste de contrôle, une maison bâtie de plain pied et accessible par une courte passerelle. De ce point d'observation sont surveillées les allées et venues quotidiennes des Eisbrecher , nom donné à ces bateaux capables littéralement de briser la glace, qui succédèrent après la révolution industrielle et l'invention de la machine à vapeur aux techniques manuelles telles que la dynamite, employées pour permettre l'accès des navires aux ports malgré les températures extrêmes qui recouvraient les fleuves d'un amas de cristaux infranchissable.
Berlin, dont l'architecture laisse difficilement deviner les traces de son passé, est aujourd'hui prisonnière des glaces comme autrefois ces villes de la mer Baltique qui ne pouvaient plus être approvisionnées par voie maritime. Privée de centrale nucléaire, la capitale allemande ne subvient pas aux besoins de ses habitants en électricité et en eau chaude sans les 6 à 8000 tonnes de charbon acheminées chaque jour par péniches jusqu'à la centrale de Lichtenberg dans le quartier de Treptow. Depuis plusieurs semaines, la nébuleuse urbaine dépend des rondes diurnes et nocturnes de ces brise-glaces sillonnant la Spree. Tandis qu'à l'avant du bateau, la forme idoine de l'étrave écartèle la couche de glace épaisse parfois jusqu'à 15 cm, la houle provoquée à l'arrière maintient l'eau en mouvement et empêche les blocs de se joindre à nouveau. Au dessus du tableau de bord de l'Eisbrecher « Seelöwe », on voit la glace se fendre en ligne droite et ses lignes de brèche s'étendre sourdement autour du bateau d'une telle vélocité que le choc contre la glace est imperceptible aux passagers. Le brise-glace dépasse l'Ile des musées et se dirige vers l'usine de Lichtenberg; à chaque passage sous un pont, le toit amovible est actionné et l'équipage se livre à un exercice de contorsionniste pour épouser la nouvelle forme de la cabine. Les hommes du « Seelöwe » veillent à ce que les ponts ne soient pas endommagés et les écluses obstruées par les glaces. Ils servent aussi d'éclaireurs aux péniches qu'ils escortent jusqu'à l'entrée de l'usine. Ne s'attendant plus à de telles sévices hivernales, elle a récemment détruit des installations onéreuses qui maintenaient les eaux de son écluse à température.
Les heures de ronde, Harald Becker et Torsten Küster guettent les déplacements naturels de la couche de glace survenus la nuit à leur insu et parcourent du regard les détails légèrement modifiés du paysage urbain, chacun ajoutant son anecdote sur les travaux entrepris aux alentours. Loups de mer restés à quai, appréciant le travail de plein air sur les bateaux mais ne tenant pas à embarquer pour de longues durées et à s'éloigner de leur famille, ils avaient aussi cette curiosité pour les inventions techniques et l'urbanisme. Issu d'une famille de cheminots de Berlin-Est, Harald Becker travaillait au dragage des fleuves avant la chute du Mur et plus tard s'est engagé sur les bateaux en qualité de chef technicien, tandis que Torsten Küster, natif de Hanovre, descend d'une famille de capitaines de la marine marchande. La concentration requise dans leur métier peut être éreintante lors des veilles prolongées par les températures extrêmes mais ils connaissent l'efficacité de leurs machines et ne partagent pas la crainte générale d'une paralysie de la capitale, Berlin pouvant aussi bien être ravitaillée en charbon par voie ferrée en cas de situation critique.
Les Eisbrecher, que personne ne remarquait auparavant, sont attendus ces derniers jours par les passants qui se montrent toujours plus nombreux à les photographier des ponts de la ville. Les marins à leur bord abattent le même travail chaque année et ne se laissent pas distraire dans leur tâche par ces polémiques éphémères qu'alimentent les conversations citadines. Ils s'affairent à leurs manœuvres avec toujours autant de probité mais, conscients de l'absence d'un réel danger, se tiennent à l'abri sur leurs navires des faits d'hiver sans importance.
Louise Bastard de Crisnay
15/02/2010