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La troupe de théâtre de "Dritte Generation"
Photo d'Ursula Kaufmann ©



« Je suis désolé. Pardon. Y-a-t-il par hasard des juifs dans le public ? Des tziganes ? Des handicapés ? Des homosexuels ?  Non ? Personne ? Tenez, cela ne m’étonne pas. Je tiens à m’excuser pour ce qui s’est passé sous Adolf Hitler ». A mi-distance entre provocation et humour, le jeune allemand Niels interpelle le public et annonce la couleur de la pièce de théâtre « Dritte Generation » (troisième génération) dès la première scène. Choquant, déroutant mais incroyablement enrichissant.


L’histoire germano-israélo-palestinienne : un véritable sac de nœud

 

Ils font tous partie de la troisième génération. Ils sont allemands, juifs ou palestiniens. Leurs grands-parents ont soit connu le 3e Reich, l’Holocauste ou la Naqba*. Assis sur des chaises en demi-cercle, vêtus d’un T-Shirt rouge flanqué d’un « 3G » sur la poitrine, les pieds déchaussés, les dix acteurs mettent à nu leur histoire. Une histoire d’abord personnelle mais que l’on retrouve irrémédiablement imbriquée dans celle des deux autres pays. Celle de la première génération qui est représentée par une poupée marquée "1G". Il est question de discrimination, de déroute du capitalisme, d’immigration, de division de l’Allemagne, mais surtout et inévitablement de la Shoah et du devoir de mémoire ainsi que du conflit israélo-palestinien. Autant de sujets douloureux auxquels la jeune metteuse en scène israélienne Yaël Ronen** voulait confronter le spectateur dans cette coproduction entre la Schaubühne de Berlin et le théâtre national Habimah à Tel-Aviv.

 

Au début de la pièce, la situation apparait tel un sac de nœud. Les personnages ont tous des destins entremêlés : ils ont grandi des deux côtés de l’Allemagne divisée, sont des palestiniens chrétiens et musulmans avec un passeport israélien ou encore issus de familles juives en provenance d’Europe et du Proche-Orient. Pour le spectateur, il est alors difficile de faire la distinction entre chacun. Peu à peu, ils déroulent le fil de leur passé et surtout de leur présent. Les allemands parlent de leur sentiment de culpabilité. Les juifs racontent le traumatisme de leur peuple. Les palestiniens décrivent la terreur de la bande de Gaza. Et puis les prises de parole se transforment rapidement en une rafale de reproches haineux et de préjugés sur chaque peuple rendant ainsi toute tentative de dialogue impossible.

 




La génération des grands-parents représentée par la poupée "1G" Photo d'Ursula Kaufmann ©

Condamnation à perpétuité ?

 

Ces scènes de blocage sont brisées par les anecdotes partagées sous forme de monologues. Si l’humour et la finesse des répliques détendent le spectateur, l’authenticité des récits le crispe davantage. Aborder le sujet de l’Holocauste sans retenue peut choquer ; et d’autant plus à Berlin devant un public allemand. L’actrice juive Orit l’oblige à faire face à son passé : « Où étiez-vous pendant l’Holocauste? Vous ne savez pas ? Ou vous ne voulez pas savoir ? Avez-vous perdu votre odorat, lorsque la fumée de ces juifs brulés planait dans l’air ? Vous reconnaissez Bach ou Wagner dès les premières mesures. Mais les pas et les cris de millions de personnes, qui en traversant le village, marchèrent vers la mort. Cela ne vous a-t-il pas une seule fois empêché de dormir ? » Dérangeant.

 

Mais face au passé de leurs grands-parents, les acteurs allemands se demandent s’ils doivent se sentir coupable à jamais, conformément aux attentes du peuple juif. « Combien de fois dois-je m’excuser pour ce que mon grand-père nazi a commis ? » s’interroge Niels. Pour les allemands, le 3e Reich est certes un lourd passé, sur lequel un travail de mémoire considérable est effectué, mais plus les années passent et plus ce douloureux épisode appartient à un autre temps. Les juifs, eux, n’oublient pas : « Pour vous, c’est de l’histoire, pour nous c’est notre identité » lance un acteur israélien au public. L’émotion laisse ensuite place à la dérision, lorsqu’Orit raconte l’enthousiasme de son voyage scolaire à Auschwitz. Elle confie qu’elle y a trouvé sa véritable identité et que pour être vraiment juive, il faut avoir été à Auschwitz.  Sur fond d’humour noir, la critique de la propagande israélienne est habilement déguisée. 




L'actrice allemande Judith Strößenreuter (gauche) et l'actrice israélienne Ayelet Robinson (droite)
Photo d'Ursula Kaufmann ©


« Ce n’est pas comparable »

 

Malgré tout, le spectateur saisit mieux les raisons de cette profonde obsession qu’habite les juifs, ce sentiment d’être attaqué de toute part. Mais, la caricature vient subtilement blâmer le gouvernement israélien. La palestinienne Rawda pousse le public dans ses retranchements en interpellant dans une longue tirade sur la douleur de l’expulsion des palestiniens suite à la guerre de 1948 mais aussi sur les crimes toujours patents de l’armée israélienne. Non sans épargner le Hamas,  le mouvement de résistance islamique, son instrumentalisation des attaques d’Israël ainsi que l’utilisation de la  société civile comme bouclier humain, elle dénonce l’acharnement israélien en racontant le bombardement d’un zoo. « Aux dernières nouvelles, les animaux ne commettent pas d’attentats suicides » s’indigne-t-elle.  Et il en est de même pour tous ces civils innocents. « Vous n’avez donc rien retenu de l’Holocauste ? Comment pouvez-vous nous faire la même chose ? »

 

Existe-t-il une concurrence en matière de douleur ? Une sorte de classement des malheurs? L’actrice juive Orit est scandalisée par les propos sur la leçon de l’Holocauste expliquant qu’on ne peut pas associer la Naqba à la Shoah : « Cela ne veut pas dire que j’approuve ce qu’Israël fait aux palestiniens ; c’est très mal, vraiment très mal mais ce n’est pas comparable ». Puis, Orit évoque les ghettos, dont les juifs n’avaient aucun moyen de sortir. Un peu comme la bande de Gaza entre un mur et la mer. « Mais ce n’est pas comparable » répète Orit. A force de vouloir faire la distinction entre les deux histoires, le parallèle s’érige de lui-même : « Les israéliens disent qu’il ne faut pas comparer, mais ils agissent de la sorte, car ils veulent montrer au monde, que les palestiniens veulent terminer le travail inachevé des allemands. Mais ce n’est absolument pas comparable ».

 

La pièce s’achève dans le chaos. Les acteurs se hurlent dessus, se disputent, se battent... N’y a-t-il donc aucun d’espoir ? Est-ce cela le message de cette pièce de théâtre ? Le spectateur pensait que le sac de nœud initial se détendrait au fur et à mesure que les acteurs dérouleraient le fil de leur histoire et démêleraient les maux de leur passé et présent. Au lieu de cela, la confusion est totale. Les phrases choc raisonnent dans la tête : « Je ne peux quand même pas avoir la solution finale pour tout » provoquait dès le début l’allemand Niels.

 

 




L'actrice palestinienne Rawda Siliman

Acteurs de leur propre vie

 

De tels propos perturbent au vue de la difficulté d’évoquer ce sujet librement. L’an dernier, la pièce avait fait scandale à Tel-Aviv. A Berlin au printemps, Isaak Behar, survivant de l'Holocauste avait demandé son annulation dans une lettre ouverte au directeur de la Schaubühne, Thomas Ostermeier. Yael Ronen s’était alors justifiée en soulignant l’urgence de la situation : « Ce ne sont pas que des histoires personnelles, il s’agit de l’histoire de l’Humanité. Et même si elle est douloureuse, il faut continuellement en parler »***. Dans cette pièce, les paroles sont dures mais ne pourraient être plus authentiques. Les acteurs jouent leur propre rôle, le prénom de leur personnage est celui de leur passeport. Lors de la première phase de travail, ils se sont retrouvés à Berlin et Tel-Aviv  et se sont confiés sans retenue. Les débats violents ont peu à peu laissé place au respect et à l’écoute de l’autre. Yaël Ronen s’est ensuite basée sur cet échange pour élaborer sa pièce de théâtre, dont la première représentation a eu lieu au festival international du Théâtre du Monde à Halle en 2008.

 

 Le choix d’un « work in progress », c'est-à-dire d’une pièce de théâtre en perpétuelle adaptation, permet aussi de réajuster les dialogues et de prendre en compte la nationalité du public et l’évolution de l’actualité. Le message se voit ainsi renforcé par la pertinence et la sincérité des acteurs qui ne s’épargnent pas. Ils mènent la grande vie du spectacle, alors que pour certains, leurs familles subissent la réalité des affrontements à Gaza et en Israël. Pour le public occidental, ils sont courageux, pour leurs aînés au Proche-Orient, ils sont des traîtres.  Malgré la désapprobation, la jeunesse juive s’émancipe peu à peu de ses grands-parents. C’est ce qu’admet Cilly Kugelmann, directrice des programmes du Musée Juif de Berlin : « La définition du peuple juif par l’Holocauste est résolue »****. La diaspora juive s’apprête à vivre un tournant de son histoire, puisque la présidente du Conseil Central des Juifs d’Allemagne, Charlotte Knobloch, a annoncé dimanche 7 février qu’elle ne se représenterait pas aux prochaines élections du comité directeur.  A présent, comme le montre la pièce de Yaël Ronen, c’est à la troisième génération de prendre le relais.

 

 




La metteuse en scène Yaël Ronen
Photo de Falk Wenzel ©


Jamais, le trialogue entre allemands, juifs et palestiniens n’aura été poussé aussi loin sur la scène publique que la pièce de théâtre « Dritte Generation » ne le permet. Rarement, le débat n’aura été abordé avec autant de franchise et de justesse, laissant tomber la barrière du « politiquement correct ». Néanmoins, recevant le point de vue de chaque partie, le public aura été sensibilisé à la complexité des relations germano-israélo-palestiniennes. Le théâtre aura permis de l’atteindre et surtout de l’instruire d’une manière dont il ne pourrait l’être par le débat politique. Alors, certes la pièce laisse le public dans une impasse, mais pas dans l’ignorance. Un point de départ fondamental pour un jour faire cesser les combats.

 

Gaëlle Schwaller

09/02/2010

 

 

Prochaines représentations

 

24-25-26 mars à la Schaubühne de Berlin

Prix : de 6 à 38 euros

Réservations au 030 89 00 23 

 

Schaubühne am Lehniner Platz
Kurfürstendamm 153
10709 Berlin

http://www.schaubuehne.de/start/index.php

 

U-Bahn: U7- Adenauer Platz
S-Bahn:  S5, S7, S9 - Charlottenburg, Halensee
Bus:  M 19, M 29 - Lehniner Platz

 

 

*La Naqba (catastrophe en arabe) est le terme utilisé par les palestiniens pour faire référence à la guerre de Palestine de 1948, aboutissant à la proclamation d’indépendance d’Israël et à la suite de laquelle a débuté l’exode palestinien.

 

**Yaël Ronen est née en 1976 à Jérusalem. Elle a étudié la dramaturgie à New York au Herbert Berghof (HB) Studio et la mise en scène au Hakibbutzim College de Tel Aviv.

 

*** „Aber es geht hier nicht nur um eine persönliche Geschichte, sondern um die Geschichte der Welt. Und die müssen wir alle ständig neu durchdenken und diskutieren. Auch wenn es wehtut.“ Source : Die Welt, 19/03/2009 http://www.welt.de/kultur/theater/article3407471/Verharmlost-die-Schaubuehne-den-Holocaust.html

 

****„Die Selbstdefintion des Jüdischen über die Massenvernichtung ist ans Ende gekommen“. Source: Die Zeit, 07/02/2010 http://www.zeit.de/2010/06/Juedische-Gemeinde?page=1

 








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