

Le parti écologiste allemand célèbre cette année le 30ème anniversaire* de sa création. Longtemps considéré comme un « petit parti », Bündnis 90´/Die Grünen (Alliance 90/Les Verts) est aujourd´hui présent dans les coalitions de plusieurs Länder, ainsi qu’au Bundestag et au Parlement européen. Retour sur l’histoire d’un parti « vert-ment » pas comme les autres.
Certains prétendent que le parti est né en 1979 avec les premières élections directes du Parlement européen, où il obtint 3,2% des voix. Mais ce n´est que le 13 janvier 1980 que les Verts ont officiellement créé leur parti fédéral, lors du congrès fondateur à Karlsruhe. Au delà de ces débuts électoraux modestes, ce sont certainement leurs racines diverses qui ont assuré aux Verts leur réussite. En effet, ils sont issus d’anciens mouvements citoyens, anti-nucléaires, féministes ou encore étudiants des années 1960 et 1970. Un mouvement qui se veut de ce fait populaire, traduction électorale d’une nébuleuse militante post soixante-huitarde.
La présence de missiles américains Pershing et l’éventualité que le sol allemand puisse être leur point de lancement vers l’Est sont mal tolérées. D’où l’apparition de cette vague alternative prônant paix et énergies vertes. Après un essoufflement des protestations, les « groupes K » prolifèrent et approchent les jeunes activistes. Ces multiples « Kommunist groups » (comme les désignent les autres mouvements gauchistes) rassemblent aussi bien trotskystes que maoïstes ; ils constituent d’ailleurs un terreau fertile aux activités des Verts, qui convainquent un large spectre politique allant de l´extrême gauche aux chrétiens militants, et dont le slogan est à l’époque : « Sozial, ökologisch, basisdemokratisch, gewaltfrei » (« Social, écologique, démocratique, non violent »).
S´ensuit pour le nouveau « parti anti-partis » une série de résultats encourageants aux élections régionales et fédérales. En 1983, les Verts entrent pour la première fois au Bundestag avec 27 députés (sur 498) et 5,6% des voix. L´année suivante, des querelles apparaissent au sein du parti : les fondamentalistes (« Fundis ») dogmatiques, peu disposés à faire des compromis avec d’autres partis politiques, divergent des réalistes (« Realos »), prêts à entrer dans une coalition avec le SPD afin d’y mettre leurs idées écologistes en pratique. Mais cela n´empêche pas les Verts en 1985 d´entrer dans la coalition rouge-verte en Hesse. Ni le « Realo » Joschka Fischer, alors député au Bundestag, d´en devenir le ministre de l´Ecologie. En 1987, leur succès est réitéré avec 44 sièges au Bundestag soit 8,3% des suffrages.

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 Le logo du parti des Verts de RDA
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Le déphasage de la réunification
La chute du mur de Berlin est synonyme d´échec pour le parti écologiste de l´Ouest. En effet, pour les Verts, la question d´une éventuelle unification de l´Allemagne ne se pose pas. D´ailleurs, le slogan de leur campagne électorale de 1990 assume entièrement ce choix : « Alle reden von Deutschland. Wir reden vom Wetter. » (« Tous parlent de l´Allemagne. Nous parlons du temps. ») Un parti et une campagne visiblement en décalage avec les préoccupation des électeurs, puisque ceux-ci ne leur accordent pas les 5% de voix nécessaires à l´obtention de sièges au parlement.

Parallèlement, les élections à la Volkskammer (Chambre du peuple) de RDA du 18 mars 1990 voient le rassemblement des mouvements citoyens « Demokratie Jetzt » (La Démocratie maintenant), « Initiative Frieden und Menschenrechte » (Initiative Paix et Droits de l´Homme) et « Neues Forum » (Nouveau Forum) au sein de Bündnis 90´ (Alliance 90). Ce groupe oppositionnel de tendance alternative obtient quelques sièges avec les Verts de RDA. Ces derniers fusionnent au lendemain des élections avec les Verts de l´Ouest. Créé en 1991, le parti Bündnis 90´ s´associe aux Verts deux ans plus tard pour former l´actuel Bündnis 90´/Die Grünen. Il est d’ailleurs aujourd’hui le seul à avoir gardé une trace des « deux Allemagnes » et du processus de réunification en associant les deux noms.
Succès et défaites électoraux des années 1990
Après une première moitié de décennie mitigée, le parti obtient en 1996 un meilleur résultat (12,1%) lors des élections régionales en Bade-Wurtemberg. Mais c´est véritablement en 1998 qu´une nouvelle page de l´histoire politique allemande se tourne. Avec un score de 6,7%, les écologistes s´allient au SPD (40,9%) pour gouverner ensemble. C´est la première coalition rouge-verte à l´échelle nationale. Cela permet notamment à Joschka Fischer d´occuper les fonctions de vice-chancelier et de ministre des Affaires étrangères. Ces élections induisent un changement de politique significatif durant ce mandat : écotaxe, sortie programmée du nucléaire, lois sur les énergies renouvelables et création d’un cadre légal pour les couples homosexuels font partie des projets. Néanmoins, les Verts du gouvernement prennent le risque de voir certains militants quitter leurs rangs : en effet, ils brisent un véritable tabou en approuvant la participation militaire de l´Allemagne à la guerre du Kosovo et en faisant de nombreux compromis avec le SPD.
La coalition rouge-verte est cependant reconduite au Bundestag en 2002 après un score de 8,6% pour les écologistes, tandis que le SPD est affaibli. La nouvelle ligne directrice est « Erneuerung, Gerechtigkeit, Nachhaltigkeit » (« Renouveau, justice, développement durable»). Le succès de Bündnis 90´/Die Grünen va grandissant, puisque le parti enregistre un record historique de 11,9% des voix lors des élections européennes de 2004. Mais au niveau fédéral, 2005 voit la défaite des Verts et leur passage dans l’opposition face à la Grande Coalition (CDU/CSU-SPD). Avec seulement 51 sièges, ils représentent le plus petit parti d´opposition aux côtés du FDP (parti libéral-démocrate, 61 sièges) et de Die Linke (La Gauche, 54 sièges). Cependant, les écologistes peuvent se consoler avec de très bons résultats en 2009 aux élections européennes (12,1%) et au Bundestag (10%). Un de leurs succès certain est sans aucun doute d’avoir conduit à un débat sur l’écologie dans l’opinion et en République Fédérale, où il n’est plus aucun parti qui n’ait intégré des préoccupations écologiques dans son discours.

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 Joschka Fischer, ministre de l’Environnement de Hesse, en 1985
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Les Verts ? Joschka Fischer, bien sûr !
Les Verts ne doivent pas pour autant perdre leur caractère atypique de leurs débuts ni leur capacité à remettre en cause certains aspects de la politique du gouvernement. C’est également le constat qui a été fait lors de cet anniversaire. Depuis 30 ans, personnalités et idées font la popularité du parti auprès des électeurs. Que ce soit avec des idéologies nouvelles, dont aucun n’avait encore osé faire sa ligne de campagne, ou des personnages emblématiques dont seul le nom suffit à évoquer le parti.

Dans le cas des Grünen, impossible de ne pas penser à Joschka Fischer, homme de presque tous les superlatifs. Entré dans la maison en 1982, siégeant au Bundestag l’année suivante, il est le premier Vert à devenir ministre dans un Land, puis ministre des Affaires étrangères fédéral au sein d’une coalition. Ce que l’on en retient d’abord, c’est un jeune ministre de l’Environnement de Hesse qui prête serment en jean et tennis. C’est aussi un élu au Bundestag qui ose insulter publiquement le président allemand. Mais également un orateur hors pair et homme politique préféré du pays, malgré des polémiques quant à son passé d’activiste gauchiste. Joschka Fischer sait se servir des médias à son avantage, en publiant un livre sur sa méthode de régime (il a perdu près de 40 kilos entre 1997 et 1998), intitulé Ma longue Marche jusqu’à Moi, ou en se faisant photographier lors de sa participation au marathon de New York. Il n’a pas échappé au phénomène de « peopolisation » des politiques, les journaux faisant souvent référence à sa vie privée (il a épousé en 2005 sa cinquième femme, fille d’un opposant iranien) ou encore à ses régulières prises et pertes de poids.

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 Joschka Fischer et son épouse, Minu Barati
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Retiré officiellement de la vie politique depuis 2006, il n’est pas pour autant absent des actualités. A peine « retraité », il accepte un poste de professeur à l’université de Princeton aux Etats-Unis, où il enseigne la diplomatie de crise internationale. L’année suivante, il fonde sa propre société de conseil, Joschka Fischer Consulting et participe à la création du Conseil européen des relations étrangères, laboratoire d’idées visant à promouvoir une politique étrangère européenne plus intégrée. Depuis 2009, l’ancien Vert peut à nouveau mettre ses idées écologistes au service des autres, puisqu’il est conseiller pour de grandes entreprises allemandes : il réfléchit à la politique extérieure et la stratégie d’entreprise chez Siemens, et recommande BMW sur ses stratégies de développement durable. Enfin, il occupe un poste de consultant politique au sein du projet de pipeline Nabucco, gazoduc devant relier l’Iran à l’Allemagne et aboutir en 2014. La mission de Fischer y est de favoriser l’intégration de la Turquie et de gérer les relations avec les pays d’Europe de l’Est.
Nul doute que sans ce chef de ligne, le parti des Verts n’aurait pas eu auprès du public et des médias cette image de politique dépoussiérée et dynamique, ouvrant une nouvelle voie dans le paysage électoral. Bien qu’étant, selon les médias, l’homme politique allemand « le mieux habillé », Joschka Fischer jouit toujours de son image décontractée de militant alternatif de ses débuts.
Elodie Fersing
18/01/2010
* Voir aussi, sur l’anniversaire du parti : Les Verts : « Pas un accident de l’Histoire »