Le nouveau film de Fatih Akin était très attendu. Si le réalisateur phare du renouveau du cinéma de ces dernières années retrouve avec ce quatrième opus un décor allemand il ne renoue pas pour autant avec l’intensité narrative et la force de « Contre le mur ».
Une sage distraction.
Hambourg en hiver : Zinos (Adam Bousdoukos) est le propriétaire grec d´un bistrot sur le port qui donne son nom au film. Non seulement il souffre d’une hernie discale mais il est harcelé par le fisc et les services de l´hygiène. Pour couronner le tout sa copine Nadine (Pheline Roggan) l´abandonne pour un job de journaliste à Shanghai. Du fait de son mal de dos il n’est plus en mesure de cuisiner et embauche donc comme chef le génial mais colérique Shayn (Birol Ünel) qui ne parvient toutefois pas à convaincre avec ses mets fins la clientèle d’habitués. Alors que Thomas (Wotan Wilke Möhring) un ancien camarade d’école brigue le lieu afin de raser l’établissement et d’ériger un immeuble d’appartements cossus, il semble même un moment que Zinos va perdre son restaurant. Ce n’est que quand son frère (Moritz Bleibtreu) perd le restaurant aux cartes contre le malveillant que Zinos prend conscience de l’imminence du danger. A partir de là, grâce à une suite de coups de chance aussi improbables que la succession de malheurs qui ont précédé, il parvient enfin à sauver son commerce. On l’aura compris, il s’agit d’un film qui ne dérange personne, rien de subversif donc. Mais pour peu que l’humeur s’y prête on peut adhérer à l’intrigue et passer un bon moment. Soul Kitchen nous présente un monde où les protagonistes sont des êtres humains dans toute leur simplicité: Grecs, Turcs, Allemands, frère petit délinquant. Hommes, femmes, jeunes et vieux.
Soulagement : frites et frionors sont à la carte
Il n’est pas question ici de problèmes identitaires ou de différences culturelles. L’intégration semble un acquis : Zinos ne cuisine pas à la grecque, frites et frionors sont à la carte. Sa copine est allemande. Ses seuls liens avec la Grèce sont sa mère et son frère. Son univers c’est Hambourg et son bistrot.
Derrière les critiques unanimes en Allemagne, il est à se demander s’il n’y a pas une forme de soulagement : dans ce film là on ne sera pas dérangé par les débats douloureux sur l’intégration en naufrage ou par tout ce qui peut rendre la cohabitation entre Allemands et étrangers compliquée.
Cela montre peut être combien le besoin est fort d’une vie en commun apaisée et dénuée de tout préjugés. La ligne de partage ne se situe pas entre étrangers et nationaux mais plutôt entre le gentil entrepreneur Zinos et le méchant spéculateur sans scrupule Thomas. Soul Kitchen est la première comédie de Fatih Akin. Après le succès de „Contre le mur“ („Gegen die Wand“) où le cinéaste turco-allemand évoquait la perception que les Turcs en Allemagne ont d’eux-mêmes, il avait tourné deux films à Istanbul. Avec cette comédie conciliante c’est un peu le retour de l’enfant prodigue au pays et Fatih Akin montre qu’il est un bon concitoyen. Mais peut être est-il allé trop loin vers la tentation de l´harmonie. Zinos est une sorte de bisounours, plein de bonne volonté et naïf. Il est en plus un entrepreneur et un employeur responsable et engagé. Il est autonome et ne dérange pas. On ne peut que l’apprécier. Surtout à la fin le gentil immigré souffrant du dos gagne face à l’adversité et ce sans violence grâce à la bienveillance du destin et du hasard. On sort du cinéma empreint de bonne humeur, mais en dehors d’un sourire, on reste un peu sur sa faim. Toutefois Fatih Akin n’a pas perdu son esprit combatif, puisqu’il vient de refuser d’aller en Suisse pour la première de son film. Le réalisateur souhaitait ainsi protester contre le résultat du référendum sur l’interdiction de construire des minarets.
Ruth Herzberg
11-01-10
D 2009 R: Fatih Akin D: Adam Bousdoukos, Moritz Bleibtreu, Birol Ünel, Dorka Gryllus, Pheline Roggan, Lucas Gregorowicz, Wotan Wilke Möhring 100 Min.