

Face à l’effondrement des prix du lait, la mobilisation des producteurs français et allemands ne faiblit pas. À moins d’une semaine des élections Européennes, la crise du lait risque de s’inviter dans la campagne. Retour sur les origines de cette crise.

Grèves de la faim des femmes productrices de lait et défilées de tracteurs à Berlin, les producteurs laitiers se mobilisent pour protester contre la chute des prix du lait et le relèvement des quotas de production (plafonds de production au-delà desquels les producteurs doivent payer une taxe supplémentaire). Entre 2008 et 2009, le prix du lait a perdu près de 30% de sa valeur. Selon les agriculteurs, cette baisse serait due à la politique européenne de libéralisation du marché agricole. En effet, en 2006, sous l’impulsion de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), la Commission Européenne a décidé d’augmenter progressivement les quotas de production de lait dans l’optique de les supprimer totalement d’ici la fin du mois de mars 2015. Mais sous l’effet de la crise économique, les exportations de lait ont connu une forte baisse alors que dans le même temps la production augmentait. Les prix se sont donc effondrés, obligeant les producteurs à vendre leur production bien en dessous du prix de revient, estimé à 20 cents par litre. Les agriculteurs allemands réclament donc une baisse des quotas laitiers et le passage à 305 euros du prix de la tonne de lait, contre 210 euros actuellement.
Autre point de discorde : la négociation du prix du lait. Jusqu’en 2008, les prix du lait étaient fixés par des négociations interprofessionnelles au niveau national entre les producteurs, les distributeurs et l’État. Mais la Direction de la Concurrence, la DGCCRF, a interdit cette pratique, considérée comme une entente illégale sur les prix. Pour le moment, aucun autre système de définition des prix n’a été trouvé. Les producteurs de lait se retrouvent donc à livrer leur production aux transformateurs sans connaître à l’avance leur niveau de rémunération.

Les hypermarchés critiqués
Les producteurs de lait ont commencé à se mobiliser le mois dernier lorsque la chaîne de distribution Aldi a décidé de casser unilatéralement les prix du lait. En faisant passer le prix du litre de 0,55 à 0,48 euros, la chaîne discount a provoqué la grogne des producteurs du lait qui ne touchaient plus que 20 à 25 centimes par litre, bien en deçà du prix de revient. Cette stratégie a eu un effet boule de neige sur les autres supermarchés européens, obligés de s’aligner sur la concurrence. Romuald Schaber, le représentant de la Fédération des producteurs laitiers allemands, également président de European Milk Board, a vivement dénoncé cette pression à la baisse imposée par les grands distributeurs.

Des négociations au point mort
À la demande de l’Allemagne, la France et de l’Autriche, les trois principaux producteurs de lait en Europe, les Ministres de l’Agriculture européens se sont rencontrés lundi 25 mai à Bruxelles pour tenter de trouver une issue à la crise du lait. Ces trois pays ont rédigé une déclaration commune pour demander la hausse des aides à l’exportation pour le fromage, la prolongation de la politique de soutien des prix et la réactivation des aides au lait écrémé en poudre (utilisé pour l’alimentation animale). « Il faut d’une manière ou d’une autre préserver les outils que nous avons, y compris les outils de maîtrise de la production que sont les quotas aujourd’hui » a plaidé Michel Barnier, le Ministre français de l’Agriculture, lors de l’ouverture de cette réunion. Selon lui, la baisse brutale des prix est liée à la surproduction de lait entraînée par la politique de rehaussement des quotas de l’Union Européenne. « Nous voulons avant qu’une hausse des quotas puisse intervenir, examiner si le marché peut ou non l’absorber » a déclaré son homologue allemande, Ilse Aigner, « ce qui n’est à l’heure actuelle pas le cas » a-t-elle ajoutée. Mais pour le moment, les négociations sont au point mort, la Commission Européenne et l’Espagne refusant tout recul sur le dossier. Pour la Commissaire Européenne à l’agriculture, Mariann Fischer Boel, « les quotas ne sont pas la raison des prix bas car nous ne produisons pas plus qu’avant ». La Commission rejette donc la faute sur la dégradation de la conjoncture économique qui entraînerait une baisse de la demande des consommateurs. Pour Christine Schneebilchler, l’une des six femmes productrices de lait impliquée dans la grève de la faim devant la Chancellerie, « le lait doit devenir la préoccupation de la Chancellerie maintenant que la situation du marché s’est réellement dégradée. Merkel a pris ses responsabilités pour aider l’industrie automobile et les banques, maintenant il est temps d’aider les agriculteurs ».

Quand le lait déborde dans les élections européennes
Que ce soit en France ou en Allemagne, la crise du lait risque d’avoir des conséquences sur l’issue du scrutin du 7 juin. Michel Barnier a déjà été la proie de nombreuses attaques de la part du Parti Socialiste. Stéphane Le Foll, le numéro deux de la Liste Ouest PS a déclaré récemment : « Monsieur Barnier occupez vous des campagnes plutôt que de faire campagne ». Côté allemand, la grogne des agriculteurs n’arrive pas au bon moment pour les Chrétiens Démocrates (CDU). Historiquement, le monde agricole soutient la CDU-CSU, il était donc important pour la Ministre de l’Agriculture du même parti de faire un geste en direction des producteurs de lait. Ces derniers ont donc obtenu une réduction de la taxe sur le gasoil utilisé par les agriculteurs. Pour la première fois, les Chrétiens Démocrates risquent donc de perdre leur soutien historique si les négociations n’aboutissent pas.
Cécile Tran-Tien
03-06-09