Jeune Français installé à Berlin, Adrian Garcia-Landa a mis sa moustache à vendre aux enchères sur la toile. E-Bay en bloque l’accès. Simple bug ou véritable problème de subversion ? Nous nous sommes interrogés pour vous sur le sens que peut prendre une moustache pour l’homme moderne.
Le premier concours international de la plus belle moustache est apparu en Allemagne en 1990, et l’idée a depuis fait son chemin : le site worldbeardchampionships.com annonce aujourd’hui avec fébrilité que le prochain concours mondial de la barbe et de la moustache (theWorld Beard and Moustache Championship), se déroulera à Anchorage en Alaska le 23 mai. C’est toujours l’Allemagne qui accueillait le concours l’an passé. Si en France le port de la moustache est carrément passé de mode (même Francis Cabrel a fini par y renoncer), le pays de Goethe semble bien être resté attaché à ses bacchantes. On ne trouve en France que deux associations de moustachus ; l’Allemagne en compte une dizaine. Il est aussi vrai que les Allemands, nous dit Adrian Garcia-Landa, sont plus associatifs que les Français. En outre, il fait remarquer que Berlin fait montre de sophistication et d’une certaine diversité de styles dans la gestion du poil et du cheveu, chez les jeunes notamment. « Il faut souligner, explique M. Garcia-Landa, la richesse de la langue allemande en matière de moustaches, qui possède quatre termes pour désigner la même chose contre un seul en français, et qui vont de très technique à très populaire : Schnurrbart, le plus usuel ; Oberlippenbart, littéralement, barbe de la lèvre supérieure, une précision très allemande ; Schnauzer, terme familier dérivé de Schnauze qui signifie littéralement ce qui appartient à la gueule et qui a donné son nom à la race des chiens ; et Pornobalken, qui pourrait être traduit par ‘barre porno’, et désigne les moustaches bien sombres et épaisses. »
Sur la page web où il a mis sa moustache en vente, M. Garcia-Landa détaille par le menu les multiples avantages du bel appareil. Elle a longtemps été un accessoire essentiel de l’attirail masculin. On imagine assez mal un Dali ou un Einstein (ou plus près de nous, un Jean Rochefort ou un Bruno Léandri) sans ses attributs capillaires virils – et de là à associer à la pilosité faciale des vertus créatives, productives ou régénératrices, il n’y a qu’un pas que M. Garcia-Landa franchit avec jubilation. Assez justement, la première photo de son blog illustre bien la première idée qui nous vient souvent à l’esprit quand on parle de moustaches : la regrettée génération des footballeurs des années 80. Par souci d’aérodynamisme, sans doute, les cadets des René Girard et autres Rudi Völler se sont rasés il y a des années ; mais on notera que les poils sous le nez demeurent un atour chargé de symbolisme, voire de fétichisme chez les footeux. L’année dernière, l’attaquant italien Luca Toni avait fait vœu de laisser sa moustache pousser tant qu’il ne marquerait plus de buts ; plus récemment, le président de l’Olympique de Marseille Pape Diouf aurait déclaré dans une émission de France 2 : «Si nous sommes champions de France ou champion d'Europe cette saison, je me rase la moustache» (28 mars 2009). Si l’on suit bien la logique, ça fait de la moustache une arme de plus sur la route qui mène à la victoire, et qu’on peut jeter ensuite avec le rasoir en plastique une fois le succès atteint. Une sorte de talisman magique réservé aux seuls membres du sexe fort, sans doute source d’une intolérable discrimination pour E-Bay, donc, qui en aura pour cette raison limité la diffusion.
La moustache pourrait-elle être un attribut non seulement viril, mais aussi prompt à augmenter le potentiel de réussite de celui qui l’arbore ? La touffe de Samson aurait-elle trouvé survivance dans la pousse des glorieuses faciales ? C’est ce que prétend Adrian Garcia-Landa, qui promeut le retour à une virilité qui se voit, en somme, comme le nez au milieu de la figure. Il est soutenu dans ce sens par une étude américaine publiée en novembre 2008 dans le Journal of Labor Research, qui constatait que les moustachus gagnaient en moyenne plus d’argent que les hommes glabres – la moustache permettant, parait-il, d’accumuler du « capital social ». Bien que les auteurs de l’étude (dont les explications semblent peu concluantes) reconnaissent être en contradiction avec une autre étude de l’Université de Harvard, l’argument pourrait être suffisamment pertinent pour les Allemands qui sont après tout, comme le rappelle Adrian Garcia-Landa, un peuple commerçant. M. Garcia-Landa envisage à présent, nous dit-il, la création d’une entreprise berlinoise spécialisée dans la vente de moustaches sur le net, le marché de la moustache en ligne ayant des chances de fleurir de ce côté-ci du Rhin. Il cite pour preuve un article du Financial Times Deutschland du 13 mars (« Comeback des Moustache »), sur les dirigeants d'entreprises allemandes moustachus : « Avec une moustache, la vie d'un manager devient plus facile. » Songez, ajoute-t-il, à des PDGs tels que Dieter Zetsche (Daimler), Wendelin Wiedeking (Porsche), Joe Kaeser (Siemens), Wolfgang Reitzle (Linde), ou Carsten Maschmeyer (AWD). Citée par le Financial Times, Antje Schünemann de Trendbüro Hamburg attribue, elle, le retour de la moustache à une Dandy-Attitüde par laquelle l’homme nouveau veut pouvoir dire : « Je n’ai pas peur des expériences et du changement, et je porte avec style ce look qu’on disait mort ! » (« Ich bin experimentierfreudig, wandelbar und trage den eigentlich totgesagten Look mit Stil! ») Et c’est le journal Die Welt qui posait le 10 février dernier la question cruciale : « Der Schnurrbart – gestern peinlich, heute cool? » (« La moustache – embarrassante hier, aujourd’hui cool? »)
Je me permet par ailleurs de vous indiquer la sources de l'étude prouvant que les moustachus gagneraient en moyenne plus d’argent que les hommes glabres:
Dire que le port des moustaches est carrément passé de mode en France me semble ne pas refléter la réalité et j'en profite pour signaler ici que les moustachus Parisiens ont désormais (et depuis 2006) leur club: le bien nommé Paris Moustache Club!