Statut de capitale oblige : fini le laboratoire d’architecture, le mauvais goût seventies ou les errements de la post-modernité. Après la chute du mur, le Sénat de Berlin a engagé un processus de normalisation, de restructuration et d’unification urbaine sans précédent.
Il suffit de regarder le déshabillage du Kaufhof de l’Alexanderplatz — les modules de métal étant aujourd’hui remplacés par une pierre couleur sable — pour comprendre. Berlin est en passe de devenir une ville d’Allemagne comme toutes les autres et sa gare centrale (Berlin Hauptbahnhof - Lehrter Bahnhof), inaugurée le 26 mai et conçue par les architectes Gerkan, Marg und Partner (gmp), un parfait exemple de l’appauvrissement architectural de la ville.
Cet équipement aux dimensions monstrueuses fut planifié dès le début des années 90 pour répondre aux besoins d’une métropole. La gare vient prendre une place centrale, au cœur géographique et surtout gouvernemental de la ville réunifiée.
Unissant l’Est et l’Ouest, mais aussi le Nord et le Sud, elle n’affirme pas son statut de lieu de croisement et se présente comme un long tunnel de verre. Les architectes sont en procès avec la Deutsche Bahn à propos des diverses modifications apportées (raccourcissement de la halle, simplifications esthétiques...) à leur projet initial. Mais on se demande tout de même si la chose eut été plus réussie pour autant.
La monumentalité frappe aussitôt le visiteur : boulons moulés par des surhommes, détails si peu précieux mais tellement précis, escaliers qui nous jettent droit dans une gravure de Piranèse (la poésie en moins)... Peu importent les matériaux, le problème réside surtout dans l’échelle à la fois démesurée et dérangeante du lieu. Et dans une architecture high-tech sans invention, où la prouesse technique n’épate plus personne.
On réalise aussi le génie que Rem Koolhaas a mis dans Euralille (gare de la ville de Lille), associant les nombreuses activités (bureaux, parc, logements, commerces...) qui peuvent se trouver autour d’une gare afin d’éviter de construire un simple nœud de circulation et de transports. Cette Hauptbahnhof n’est, elle, malheureusement, qu’une simple gare et, à part la Hamburger Bahnhof (il y aura des confusions amusantes entre les deux!) et ses œuvres d’art contemporain, on ne peut vanter l’attractivité du “quartier”.
Pourtant, c’est le propre de nombreuses gares, stations de S- ou de U- berlinoises : les quais sont surélevés et, sous les rails, on trouve de beaux espaces voûtés. Dans les entrailles de la “Gare Centrale”, il n’y aura pas de Bücherbogen comme à Savignyplatz, pas de boutiques branchées comme au Hackescher Markt, pas de galeries d’art comme au Jannowitzbrücke... On y trouvera sans doute des stands à saucisses et des marchands de journaux, une chaîne de hamburgers et un supermarché.
Du coup, si Berlin trouve ici un nouveau centre, ce sera presque plus un centre commercial qu’un lieu symbolique ou démocratique. Les gares ne sont plus les cathédrales du 19ème siècle et elles doivent se plier aux logiques du marché.
Reste que, quand on y regarde bien, on se croirait à Hambourg. N’est ce pas le propre d’une gare de nous faire voyager? Même par la pensée...
Thibaut de Ruyter
Voir aussi:
>> Ferveur autour du Mondial
>> Editorial
>> Le Bundestag voit double
>> Le Microtrottoir
>> +++ Cologne, Francfort, Hambourg et Munich se préparent aussi +++