

Parfois, lors de péripéties aussi anodines qu'acheter son pain, on apprend des choses fondamentales. Récemment, c'est chez Kamps que j'ai compris l'importance des voyelles longues. Désirant un “Schrot und Saat” (un “Schrôôôt” und “Sââât”, un pain de gruau et de graines), j'ai commandé un “Schrott und satt” (un “sans valeur et bourratif”). La cliente suivante a trouvé ça très drôle, et croyez-moi si vous le voulez mais elle, elle a demandé un “gâteau à la rhubarbe sans rhubarbe”.
C'est simple, en allemand “o” et “ôôô” sont des phonèmes distincts car en les substituant l'un à l'autre, certains mots changent de signification. Par contre, le “r” de gorge et le “r” roulé sont des “allophones” car on peut prononcer indifféremment l'un à la place de l'autre. Tout au plus, les allophones indiquent la provenance géographique ou sociale du locuteur, donc s'ils ne modifient pas la dénotation d'un terme, ils en changent la connotation (les images qui lui sont attribuées). En français, certains phonèmes sont devenus des allophones. Là d'où je viens, plus personne ne fait la différence entre “cote” et “côte”, “mur” et “mûre”, et dans n'importe quel restaurant de France vous pouvez commander des “pattes” sans recevoir un pied de porc mais bien des nouilles.
Cette distinction peut expliquer une certaine notion du temps. Ma théorie est qu'une langue pratiquant cette différence a forcément conscience de l'opposition entre le court et le long terme. En poussant la théorie à l'extrême, on peut comprendre le statut différent de l'artiste en France et en Allemagne. Je me souviens de Michelle Métail, écrivaine et poète française, ex-membre de l'Oulipo, racontant qu'une institution française dont je tairai le nom (j'ai oublié) et qui ne possédait pas dans ses catégories professionnelles l'option “Ecrivain” avait proposé: “Secrétaire”. Penaud, le fonctionnaire lui avait expliqué: “Ben, vous aussi vous tapez à l'ordinateur”. D'ailleurs, le terme est éloquent. L’intermittent du spectacle est-il censé exercer son art “par intervalles”?
De ce côté-ci du Rhin, l'artiste a de la chance : il peut presque espérer vivre de son activité “à plein temps”. Et ce, grâce entre autre à un organisme merveilleux et régulièrement menacé : la “Künstlersozialkasse”. La “KSK” pour les intimes est une caisse d'assurance maladie, de retraite et de soins complémentaires à laquelle sont affiliés près de 160 000 artistes, journalistes, photographes et publicitaires indépendants. Le 19 septembre, le Bundesrat a statué: la KSK est essentielle au maintien des artistes, et donc au paysage culturel allemand. Vous saisissez la distinction entre le court et le long? La KSK n'est pas morte, vive la KSK!
Céline Robinet
Céline Robinet vit de sa plume à Berlin, www.celinerobinet.com
Le 6-10-2008
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Horst Tappert vient de mourir...pas d'inquiétude Derrick mène l'enquête!
Sans rire on prend un coup de vieux!