Beate Klarsfeld. Un nom qui restera dans les mémoires au moins pour une chose : sa fameuse gifle au chancelier Kiesinger en le traitant de « nazi ». Entretien.
Votre action a débuté en 68 lorsque vous avez giflé le chancelier Kiesinger en novembre. En mai 68, vous étiez en France ou en Allemagne ?
Je ne faisais pas vraiment partie de « 68 » en Allemagne. Mais j’ai toujours dit que ce qui se préparait en Allemagne allait être beaucoup plus important qu’en France. A Paris, j’ai organisé la première manifestation devant l’ambassade allemande, il y avait Cohn-Bendit, Krivine, Dutschke, j’étais déjà très engagée. J’ai été révoquée de l’Office Franco-allemand pour la Jeunesse pour avoir protesté contre le fait qu’un ancien propagandiste nazi puisse devenir chancelier. En Allemagne, j’ai marché dans les « Ostermarsch », mais je n’étais pas dans les batailles de rue.
Cette gifle, vous l’aviez annoncée…
Oui, j’avais déclaré que pour être efficace contre Kiesinger, il n’y a qu’une possibilité, c’est le gifler. Je l’avais annoncé publiquement. Les jeunes rigolaient un petit peu. Günther Grass disait que ce n’était pas une méthode, il a d’ailleurs alors écrit une lettre à Kiesinger en lui demandant poliment de se retirer, mais sans recevoir de réponse.
Quelles ont été les réactions ?
Pour moi, ce qui apparaissait essentiel alors, c’était la révolte de la jeunesse allemande contre le passé nazi. Mes parents n’ont jamais voulu me parler de cette époque. Les jeunes qui ont été jugés pour avoir manifesté contre Springer* l’ont été par des juges d’un certain âge qui avaient tous plus ou moins des liens avec le nazisme. C’était une révolte morale. Et d’ailleurs beaucoup de jeunes m’ont épaulée, la gifle a été le déclenchement et un an plus tard, en 1969 aux législatives, le chancelier nazi a été remplacé par Willy Brandt. C’était la révolte des fils contre le père nazi. Par la génération de mes parents, cela n’a bien sûr pas été bien perçu.
Vous avez mené ce combat en tant qu’Allemande, mais aussi en tant que femme. Votre action peut-elle être liée au contexte de libération et d’émancipation féminine de l’époque ?
Je n’étais pas dans les combats de rue ni en France ni en Allemagne, et je n’étais pas non plus dans les mouvements de femmes. Je ne me suis jamais intégrée dans un mouvement féministe pour me battre pour mes droits. J’ai pris mes droits, quand il fallait gifler, je l’ai fait. Après je me suis engagée contre l’antisémitisme, j’ai manifesté en Pologne et en Tchécoslovaquie. Je n’ai jamais demandé l’autorisation « Est-ce que je peux le faire ? ». Je l’ai fait. Mon combat n’est pas politique, il ne demandait pas un mouvement, ou un parti.
Est-ce qu’il n’y a pas eu, à la suite de cette dénonciation du passé nazi, pour votre génération, un rejet de ce qui faisait « l’identité allemande » ?
Les jeunes de ma génération ont appris quelque chose. Regardez les livres d’histoire allemands, tous les monuments, ce sont ceux de ma génération qui les ont obtenus.
Aujourd’hui encore, même parmi les jeunes générations, on remarque ce malaise qu’il y a à se dire « fier d’être allemand »…
Je le dis, je suis fière d’être allemande. J’ai fait quelque chose donc je peux être fière. Bon, les autres je ne sais pas, le contact avec les jeunes en Allemagne, je ne l’ai plus tellement. Je me suis beaucoup engagée contre l’antisémitisme et si vous regardez aujourd’hui les manifestations d’extrême gauche, il y a cette présence de l’extrême gauche anti-sioniste, anti-israélienne, c’est quelque chose que je ne peux pas partager.
Aujourd’hui qui faudrait-il gifler alors ?
C’est une action qui n’a plus de sens aujourd’hui, vu la violence de nos sociétés. Et puis ça se fait une seule fois, c’était symbolique. C’était pour un homme, Kiesinger, et c’est tout !
Propos recueillis par Aurore Malval