imprimer   12.02.2012 
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Vénéré puis haï par ses disciples, Theodor Adorno, maître à penser allemand des années 1950-1960, va être confronté à une extrême hostilité lors des événements francfortois du printemps 1969. Mort d'une crise cardiaque dès l'été suivant, il effectua sa sortie par la petite porte.

 

            Francfort, avril 1969. Au plus fort de la contestation étudiante, Theodor Wiesengrund Adorno (1903-1969), philosophe et sociologue très en vue dans la nouvelle République fédérale d'Allemagne, dirige l'Institut pour la recherche sociale (Institut für Sozialforschung), structure originale conçue en 1923, mieux connue sous le nom d' « école de Francfort », et dans laquelle l'insurrection universitaire trouve un écho théorique à ses revendications anti-capitalistes. Comme la majorité de ses ouailles, Adorno est marxiste. Mais très vite, malgré son aura d'intellectuel, ses positions modérées à l'égard d'un mouvement étudiant qu'il juge « pseudo-actif »  lui valent, dès 1966, un désaveu violent de la part de ses élèves, qui y voient l'expression d'un intellectualisme bourgeois et réactionnaire.

Dès lors, l'auteur de La Dialectique de la raison (1944) sera sévèrement chahuté. Banderoles accusatrices lors de ses cours, polémiques dans la presse sur son aveuglement politique lors de la montée du nazisme en 1933, occupation des locaux de l'Institut ; le 24 avril 1969, le chef de file de l'école de Francfort est finalement victime d'un lynchage collectif, matérialisé sur le campus par la distribution de tracts qui donnent à lire : « Adorno comme institution est mort ». Malmené physiquement et ridiculisé par un groupe d'étudiantes qui, comme pour choquer le bourgeois qui sommeille en lui, exhibent des poitrines dénudées sur l'estrade du grand amphithéâtre, le philosophe quitte précipitamment la salle. Profondément affecté par ces accusations, Adorno suspendra définitivement ses conférences en juin.

Que lui reprocha-t-on au juste? KD. Wolff[1] : de faire partie de ces « pères trop admirés » avec lesquels il fallut rompre, et Daniel Cohn-Bendit de tourner en ridicule « Dany le Rouge », dont l'appréciation tombait comme un couperet : « comique et grotesque[2] ». Ce à quoi l'intéressé aurait répondu, un jour de grande inspiration : « So ein reaktionares Schwein wie Sie habe ich nie erlebt. Man sollte Sie kastrieren[3]». Peut-être Adorno était-il juste un peu plus poétique, même si la poésie n'exclut pas nécessairement la praxis ou l'action politique. On sait combien répugnait l'homme à prendre part au conflit, bien que ses aspirations idéologiques rejoignent celles de ses élèves. Mais marqué par les régimes violents du XXe siècle qui le poussèrent à un exil anglo-américain de 15 ans, il alla jusqu'à craindre « que le mouvement étudiant [ne] bascule dans le fascisme[4] ». Dans l'euphorie générale, les étudiants ne virent pas que son absence de réelle position en était en fait une, quoique dissonante, à l'image de son Aufklärung ist totalitär[5], critique d'une raison émancipatrice, tantôt instrument de domination.

Adorno s'employa longtemps à expliquer « l'incroyable capacité de la société [capitaliste] à neutraliser les forces de contestation pour, à terme, les recycler en rentables icônes de la société de consommation[6]. » Avec la commémoration de Mai 1968 qui démarre en fanfare et la centaine de livres (ré)édités pour l'occasion, il faut croire que l'histoire lui a donné raison. « Nous n'appartenons à ce monde que dans la mesure où nous nous soulevons contre lui », voulut-il se justifier une fois. Lui n'y appartenait pas vraiment, car le poète n'est d'aucun parti, et c'est ce qui fut douloureux.

 

Caroline Gaujard

 


[1]    Président du SDS (fédération des étudiants socialistes) de 1967 à 1968, il fonda en 1979 la maison d'édition Roter Stern, aujourd'hui Stroemfeld Verlag

[2]    Lettre à Herbert Marcuse, 6 août 1969

[3]    « Je n'ai jamais vu un porc réactionnaire comme vous. On devrait vous castrer. »

[4]    Lettre à Marcuse, été 1969    

[5]    « La raison est totalitaire »

[6]    Gilles Moutot, Adorno. Langage et réification, PUF, 2004, p.15








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