Alfred Grosser, politologue et sociologue d’origine allemande, enseignait à l’Institut d’études politiques de Paris au moment où les barricades s’installaient dans le Quartier Latin. Rencontre.
Quel a été votre mai 68 ? et comment cela s'est passé à Sciences Po ?
D’abord il y a eu un peu d’agitation, puis les étudiants ont occupé les bâtiments. Nous avons ensuite élu une commission paritaire, étudiants-professeurs. Nous avons si bien travaillé, que le système que nous avons créé existe encore aujourd’hui. C’est un conseil de direction tripartite, un tiers de professeurs, un tiers d’étudiants, et un tiers de l’extérieur qui gère l’établissement. Cette instance a notamment le pouvoir de nommer le directeur de l’établissement, alors qu’auparavant c’était le gouvernement qui avait cette prérogative.
Qu’est-ce qui distingue le « 68 » allemand du français selon vous ?
En Allemagne le mouvement de 68 a été d’une gravité exemplaire. Alors que de l’autre côté du Rhin, il y a quand même eu beaucoup de rires, et quelques slogans totalement bêtes du genre « il est interdit d’interdire ». Cette légereté se retrouve dans la fameuse photo où l’on voit Dany face à des CRS : il sourit. L’autre différence concerne les relations entre les syndicats et le mouvement étudiant. En France, l’Unef a été considéré dès sa création en 46 comme un syndicat par la CGT, la CFTC, etc. Alors qu’en Allemagne, il y a eu un défilé de la Confédération syndicale à Berlin contre les étudiants.
Quelle a été l’influence de l’arrière plan historique propre à chacune des deux sociétés sur leur « 68 » ? IIIème Reich dans l’un et Guerre d’Algérie dans l’autre…
En France la guerre d’Algérie a eu une influence dans la mesure où les étudiants se sont vraiment battus contre cette guerre quand on a envoyé le contingent. Mais j’ai toujours été très choqué par l’attitude politique des associations étudiantes. En 56, on avait besoin de transfusions sanguines à Budapest après la répression soviétique. Sauf quelques professeurs et de rares étudiants, personne n’a voulu donner son sang. En 68 on a voulu recruter des étudiants pour aider à la scolarisation des enfants dans le bidonville de Nanterre, on n’a trouvé personne. Les étudiants ne se battaient que pour ce qui les concernait personnellement. Côté allemand, 68 aurait aidé les pères à se rendre compte qu’ils avaient été affreux. Mais dans les deux cas il y avait une ignorance totale des évènements mondiaux importants de l’époque, comme le printemps de Prague par exemple.
Où pensez-vous que 68 a laissé sa trace la plus pérenne ?
La plus forte trace dans les deux pays concerne les mœurs sexuelles. Daniel Cohn-Bendit, dans son livre sur 68, dit : « Sarkozy dit qu’il faut surmonter 68, mais que serait-il sans 68 ? » On ne peut imaginer son mariage et son divorce sans cette révolution.
Cette forme de déni de la part du président français, alors qu’Angela Merkel reconnaît que 68 est un tournant qui a son sens, ça vous inspire quoi ?
Que la petite Merkel est plus franche. Cela s’explique par le fait que 68 a beaucoup changé les mœurs, et surtout l’égalité des sexes. Le statut de la femme a été nettement revalorisé.
En Allemagne on a eu des dirigeants, comme Gerhard Schröder ou Joschka Fischer, qui venaient de cette gauche très impliquée. En France on semble toujours dans l’attente de responsables politiques qui auraient un autre cursus que l’ENA. Comment l’expliquez-vous ?
Une des différences, c’est que sur les barricades de Paris il y avait les fils des hauts responsables, et même des généraux des CRS. Ce n’était pas un mouvement ouvrier dans le quartier latin. En Allemagne, le recrutement révolutionnaire était un peu plus prolétaire.