
Des moines russes orthodoxes s'installent au nord de Berlin
Racheté au Land du Brandenbourg, le château de Götschedorf s'apprête à devenir le premier monastère russe orthodoxe d'Europe occidentale, un lieu de pélerinage et de rencontres multiformes.
Götschendorf. À 80 km au nord de Berlin, la région de l'Uckermark (Brandebourg), déploie en silence son lac de Kolpin, ses forêts et ses champs. Et, au milieu de tout cela: un château anciennement désaffecté. « Le lieu idéal pour mener une vie calme au service de Dieu », raconte Daniil en expliquant l'évolution du chantier. « Le château accueillera pélerins et visiteurs, à côté se dressera l'église et ici, la dépendance des moines ». Dans quelques semaines, le jeune abbé de 31 ans ainsi qu'une petite troupe de quatre moines s'apprêtent, en éclaireurs, à rejoindre ce qui sera le premier monastère orthodoxe russe d'Europe occidentale sous le patriarcat de Moscou.
À la fois volubile et posé, Daniil, en futur directeur et prieur du monastère, évoque la genèse du projet. En 2006, le diocèse de Berlin a acheté le château de Götschendorf au Land du Brandebourg pour la somme symbolique de 1 euro et à la condition que soient investis au minimum 4 millions d'euros dans la rénovation. Le financier principal du chantier serait un industriel russe du secteur métallurgique, un homme « très croyant qui souhaite garder l'anonymat et fait cela pour le salut de son âme ». Mais l'origine du projet, on la doit au berlinois Norbert Kuchinke. Longtemps correspondant du Spiegel à Moscou, passionné de liturgie et d'art orthodoxes russes, M. Kuchinke a su jouer de son influence et de ses contacts, épaulé entre autres par l'actuel Patriarche de Moscou, Alexis II.
Un monastère ambitieux...
Mais le lieu ne sera pas uniquement celui d'une vie monacale retirée et d'un quotidien ponctué par la formule "ora et labora". Certes, la prière et la liturgie rythmeront la journée, de même que les travaux de jardinage, la pêche ou la traite des vaches. Mais « revivifier l'entente germano-russe comme au temps de Catherine II et faire de ce monastère un foyer de rencontres internationales » apparaît comme un autre credo du diocèse orthodoxe russe de Berlin. De fait, les ambitions du monastère paraissent sans limite. Le château devrait comprendre un réfectoire ainsi que des chambres pour les pélerins et se voudrait lieu d'échanges spirituels, d'expositions et de forums multiples, même économiques et politiques. Étrange combinaison pour un monastère... Mais sur ce sujet, Daniil se veut ferme: « Nous sommes tous parteilos (sans appartenance politique) et nous accepterons seulement des manifestations convenables. »
Le monastère aimerait par ailleurs agir pour l'intégration de la population russophone. De père letton et de mère allemande, Daniil a grandi en Russie et est arrivé en 1995 dans l'Allemagne alors réunifiée. Spätaussiedler comme de nombreux Russes (voir encadré), l'abbé multiplie les responsabilités. Représentant du diocèse de Berlin au sein du gouvernement, le jeune homme travaille à l'intégration de la population russophone en Allemagne. Il souhaiterait plus tard que le monastère saint Georges puisse proposer des camps d'été pour jeunes, des cours de langue (allemand/russe) ou encore la lecture des grands classiques russes. « Nous travaillons pour l'intégration des russophones, mais contre leur assimilation ou l'oubli de leur culture d'origine », insiste ce porte-parole de l'église orthodoxe russe.
Un tourisme vivifié ?
Que le monastère Saint-Georges dise vouloir être ouvert à chacun, toute nationalité et religion confondues, ne manque pas de lui faire gagner la sympathie de la région. Les églises catholique et évangélique ne semblent pas inquiétées par l'arrivée prochaine des moines russes orthodoxes, au contraire: « On se félicite qu'il y ait ce genre d'ouverture ici, et des projets de forums spirituels et de discussions sociales. La région pourra en profiter », explique Uwe Simon, surintendant de l'église évangélique de Templin (à 10 km de Götschendorf). Mais pour l'instant, il est un peu tôt pour dire ce que la population locale pense du projet: « Les gens n'ont pas encore une idée claire de ce que représente la présence d'un monastère russe orthodoxe à côté de chez eux », poursuit M. Simon. « Cela viendra lorsque le lieu ouvrira ses portes et se remplira de vie. Là, nous verrons bien ce qui se passera ou non sur les plans oecuménique et économique.»
À ce jour, eau, électricité, canalisations et téléphone sont déjà installés. Mais les travaux devraient se poursuivre encore plusieurs mois avant que le monastère puisse officiellement ouvrir ses portes, probablement fin 2008, et accueillir une trentaine de moines, peut-être même bien plus. Alors, les arbres de la forêt verront s'élever à leur côté une église de 27 mètres et à son faîte, l'immanquable "Zwiebelturm", bulbe doré cher à toute église orthodoxe.
Anne-Sophie Subilia
Bref historique du château
Bâti en 1902 dans un style néoclassique, le château a initialement appartenu à l'influente famille von Arnim, avant de devenir la maison d'hôte de Göring, à proximité de son propre château. Sous l'Allemagne soviétique, l'habitation et ses 1300 m2 ont servi de centre de formation et de repos aux soldats de la NVA (armée nationale populaire), puis de centre de congrès pour les fonctionnaires du SED (parti communiste de l'ex-RDA) du district de Francfort (Oder). Transformé quelque temps en restaurant après la Chute du mur, le château était à l'abandon depuis plus de dix ans lorsque l'église russe orthodoxe en a fait l'acquisition en 2006, héritant par ailleurs d'un terrain de 4 hectares.