

Est-ce que vous pourriez nous donner, Richard Castelli votre définition de l´immatière ?
C´est une définition un peu simple. C´est tout ce qui n'est pas matériel, tout simplement. Je sais que c'est un néologisme, mais je trouvais ca amusant de l´utiliser : je ne pouvais pas dire l´énergie, la non matière n´était pas non plus la bonne expression… alors j´ai pensé à l´immatériel. L´immatière, pour moi, ça sonnait bien. C´est un jeu de mots.
La dimension ludique est-elle un choix dès le départ ?
Oui et non, personnellement je ne considère pas ces œuvres comme ludiques. C´est bien qu´une relation un peu intime qui s´instaure entre l´œuvre et le public, mais les œuvres ne sont pas conçues pour cela. Le fonctionnement de certaines œuvres est parfois ludique, mais le fond, lui, l´est beaucoup moins. « Présomption » de Du Zhenjun, par exemple, est éclairé différemment à mesure que l´on avance devant l´image. Mais ces images sont très puissantes et ne sont pas fondamentalement très sympathiques. Je ne suis donc pas certain que les gens aient très longtemps envie de jouer avec cette oeuvre. Cela vaut pour pratiquement toutes les œuvres. Je parlerais plus d´attraction que de ludisme, dans le sens de l´attraction qu´on utilisait avant pour des fêtes foraines. Mais je pense que la plupart des artistes qui sont ici s´inscriraient tout de suite en faux si on leur disait que leur œuvre se réduisait à être une attraction. Je n´exclus pas cette possibilité, mais ce n´est pas non plus ce que je recherche.
« Présomption » se distingue des autres œuvres.
Non, Si Poteris, qui est basé sur une des métamorphoses d´Ovide, la tragédie d´Actéon, n´est pas fondamentalement ludique non plus. Ce sont des œuvres assez puissantes. Dans le monde de l´art, certaines pièces qui sont trop ouvertement attractives sont automatiquement écartées. Personnellement je ne cherche pas l´attraction, mais je n´en ai pas peur. Cela ne me dérange pas de me confronter à des œuvres attractives.
Et est-ce que vous avez l´impression que dans votre démarche il y a une compréhension plus importante ici en Allemagne qu´en France ou dans d´autres pays ?
C´est difficile à mesurer, c´est une expérience individuelle. Je suis certain qu´il y a certains allemands qui ont ressenti la même chose que des japonais, et d´autres allemands qui ont ressenti la même chose que d´autres japonais. J´aurais du mal à cataloguer mon point de vue avec des nationalités ou même avec des cultures. Il y a une grande partie de ces barrières culturelles qui n´ont qu´une valeur indicative, mais qui sont compensées par des capacités individuelles. Moi par exemple, je suis parfois bien plus en phase avec des asiatiques pour certaines choses qu´avec mes compatriotes. C´est difficilement mesurable. On attend plusieurs milliers de personnes, est-ce qu´il y a une réaction allemande qui est différente de la réaction francaise… Quand je fais des expositions en France, en Italie, en Allemagne, en Chine, je remarque que j´y retrouve un peu , peut-être pas les mêmes visages, mais la même curiosité, la même ouverture d´esprit.
Quels sont les critères qui ont guidé vos choix pour ces artistes du monde entier ?
J´évite d´avoir des critères. Parce que je pense qu´un critère ce n´est pas assez souple, pas assez riche, pas assez subtile. Souvent les thématiques que je développe sont des thématiques ou des concepts a posteriori. Ce sont plutôt des rencontres avec des artistes. Et je remarque qu´il y a des œuvres, qui, mises ensemble, déterminent le concept. Si on choisit à partir d´un concept, on se retrouve avec que des œuvres qui illustrent le concept. Et même des œuvres assez médiocres, parce que c´est pratique et que ca tombe bien. C´est ca qui est très dangereux quand on fait des concepts a priori. Je préfère les concepts a posteriori. Souvent des idées me viennent à partir de trois, quatre ou cinq œuvres qui mises ensemble me font penser à un lien. J´ai remarqué que pour des raisons économiques, dans les expositions que l´on fait, tous les artistes ne viennent pas, à part ceux qui ont la nécessité de venir pour installer. Cette fois-ci, de façon exceptionnelle il y a eu des financements de certaines ambassades. Tous les artistes qui se sont rencontrés m´ont dit : cette œuvre là est magnifique. C´est étrange, parce que l´exposition brasse des œuvres assez diverses. Il y a du low Tech, du high Tech, de la vidéo, de l´ordinateur, de la graisse, du chanvre… Mai tous avaient une énorme estime les uns pour les autres, ils se reconnaissaient. Même dans une œuvre qu´ils ne feraient jamais ! Certains disent aussi qu´ils sont très honorés d´être dans ce type d´exposition. il y avait un esprit qui courait chez chacun de ces artistes qui faisait qu´ils se reconnaissaient, au-delà du clivage stylistique ou du médium utilisé, ils se disaient, ce gars-là il est de ma famille. C´est quelque chose que j´ai pu expérimenter ces derniers jours, parce qu´ils étaient tous là.
Au-delà du concept même, qui est un concept assez basique, on parle des relations entre l´art et l´énergie. On exprime l´idée que l´on n´a pas attendu l´ère des médias pour que l´art s´acoquine avec l´énergie.
Est-ce que ce n´est pas Berlin surtout qui attire tout le monde ?
Non, c´est plutôt un concours de circonstances. Le voyage a été payé à certains artistes qui ne devaient pas faire l´installation. Certains artistes comme Romy Achituv, que j´ai invité cinq ou six fois et que je n´ai vu qu´une seule fois à Séoul de minuit à quatre heures du matin dans un hôtel, a pu venir. C´est un luxe !
Et l´écrin de l´exposition, le bâtiment, le Martin Gropius Bau, est-ce que ca a joué un rôle important aussi ?
Il est clair qu´une fois l’idée mise en place, l’environnement architectural est extrêmement important, notamment pour le choix des pièces. Personnellement, si j’avais été à la Neue Nationale Galerie, je n´aurais pas fait cette exposition. On aurait peut-être trouvé des pièces communes, mais j´aurais travaillé d´une autre façon avec certaines pièces. J´aurais sans doute proposé à d´autres artistes, et j´aurais proposé aux artistes peut-être d´autres œuvres. Un commissaire qui ne tient pas compte de l’espace dans lequel il expose n’est a mon goût pas très professionnel. Je travaille aussi dans le monde du spectacle, puisqu´une grande partie des œuvres sont aussi des productions de spectacles, pour des artistes comme Robert Lepage, notamment. Il y a donc une idée de dramaturgie, qui est nécessaire dans toute exposition. Cette dramaturgie n’est pas nécessaire, mais elle est préférable.
Et dans ce cas précis, il y avait effectivement une dramaturgie. On découvre l’Atrium à un moment précis, après une certaine œuvre. On en découvre l´ampleur. On commence par un cabinet de curiosité avec des petites œuvres, pour que les gens puissent se dire, jusqu´à ce qu´ils arrivent au coin, « Attends qu´est-ce que c´est que ca ? Quoi, on m´avait vendu le nouveau média et là on montre un truc avec vue sur des moutons !? » C’est ce que j’apprécie, j´aime bien que les gens se disent « ah, on va aller autre part » et d´un seul coup surprise, « ah non, on va là ».C’est que j’entends par la dramaturgie. Pour moi, « les notions d’espace », de « dramaturgie », de « concept », doivent aller ensemble.
J´ai fait une version de cette exposition dans un musée à Shanghai, un musée qui n´était pas du tout fait de la même façon et je me suis concentré sur les deux derniers chapitres, à savoir lumière et pixel. Certaines pièces ont été remplacées, parce qu´il y avait une logique, je ne vais pas expliquer comment c´était à Shanghai, mais il y avait des mezzanines, on pouvait voir des espaces vus du bas, donc j´ai réorganisé complètement l´exposition en conséquence. C’est la moindre des choses. Je trouve fabuleux le fait que quand les gens déplacent une exposition, elle est déjà considérée comme une œuvre d´art. Or, l’exposition n´est pas une œuvre d´art, à un moment ou à un autre il faut s´adapter. On est en discussion avec une ville au Japon autour de cette idée, de l´étincelle aux pixels, non pas parce que je n’ai pas d´idées, mais simplement parce que l’exposition se déroulerait dans une ville où le rapport à l´énergie est très important, surtout concernant la découverte de nouvelles énergies. Donc ca tombait bien, j´attend de visiter le mois prochain l´espace pour commencer à vraiment réfléchir sur l´exposition.
La notion d´espace pour moi est très importante. En plus, ce qui permet pour moi de faire ce type d´exposition pour des coûts pas trop importants, c’est d’éviter la scénographie. Donc on se sert des objets mêmes des nouveaux médias comme éléments scénographiques. Dans la mesure où vous n´avez rien pour corriger l´espace, il faut vraiment jouer avec celui-ci. Et personnellement, ça ne me dérangerait pas de travailler avec un super scénographe et de faire une magnifique scénographie. Ca me plairait bien, je suis issu d´une famille de charpentiers jusqu´à la cinquième génération. Mais si ca me prend la moitié du budget et qu´à la fin je n’ai plus d´argent pour mettre des œuvres à l´intérieur, c´est un peu idiot. A ce moment-là, je préfère favoriser les œuvres. Il faut que les œuvres soient conçues par rapport á l´espace et qu´il y ait une dramaturgie. Et là il y avait un travail par rapport au Martin Gropius Bau.
Lorsque le docteur Joachim Sertorius m´a demandé de réfléchir à ce projet, je lui ai tout de suite dit « il me faut l’Atrium ». Pas par flagornerie ou par ambition, simplement, je savais que si je n’avais pas « l’Atrium », j’allais me retrouver avec des petites boites tout autour, et ca aurait été très triste. Parce que c´est un espace qui est initialement prévu pour la peinture et pour la sculpture. Avec l’Atrium, ça prenait vie. Si on pouvait avoir des balcons c’était bien, parce que les gens pourraient voir l´œuvre d´en haut et d´en bas, c’était pour moi une condition. C´est pas pour frimer, mais si on n´avait pas les trois pièces qui la composent, on aurait fait une exposition honorable, je suppose, mais le problème c´est qu’il faut de temps en temps, une bonne respiration, on fait un tour, on ressort, on rentre de nouveau, je crois que ca fait vraiment partie du bon déroulement d’une expo.
Ce qui est intéressant c’est que vous avez un circuit, mais qui après peut être redéfini. On donne une indication de circuit, et puis après il y a plusieurs portes possibles, c´est ouvert, on peut revenir sur un lieu, je n´aime pas trop quand c´est linéaire. C´est ce que disait Borges, « Le pires des labyrinthes, c’est la ligne droite ». Je refuse la ligne droite, mais on donne une première indication. C´est la moindre des choses quand on parle de nouveaux médias. On ne va pas leur offrir une exposition linéaire.
Propos recueillis par Régis Présent-Griot
Voir aussi sur cette exposition "le mariage de l'art et des médias éléctroniques"