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Entretien avec Juliette Gréco




 

« Je prends feu »

 

C´est une fin d´après midi automnale et torride au bar du Lutétia*. Au milieu de l´espace feutré, l´occupant de sa présence physique, de son aura, Gérard Depardieu  assis à côté de son casque de scooter finit un verre. Dans un coin, dissimulée par le comptoir, lovée dans un fauteuil devant un verre de Sancerre, bienveillante et souriante, Juliette Gréco est là. Forte et douce. A la fois fragile, digne et discrète mais toujours rebelle, avec le verbe juste et pertinent.

 

La Gazette : Vous avez dit être une « femme debout », pour vous c’est la liberté ?

 

Juliette Gréco : Oui, j’insiste, je persiste et je signe (Rires). C’est la liberté, le combat et la fierté d’être vivante et en accord avec moi-même. Je mène des combats depuis longtemps: ceux de la reconnaissance des femmes, des homosexuels, la reconnaissance de l’autre.

 

La Gazette : Des combats qui vous semblent toujours d’actualité?

 

Juliette Gréco : J’en ai grand peur.

 

La Gazette : Après la guerre, vous avez été une des premières artistes françaises à redécouvrir Berlin. Aujourd’hui, ces deux concerts en Allemagne, à Munich et surtout à Berlin, ont-ils un sens particulier, sont-ce des retrouvailles?

 

Juliette Gréco : Je remercie le public allemand du fond du cœur de m’avoir alors accueillie avec tant de tendresse !

C’est toujours très important parce qu’il y a entre nous une sorte de contentieux, ma mère et ma sœur ont été déportées…Et 60 ans après il y a toujours cette espèce de culpabilité de la part des jeunes allemands, que je ne comprends pas. 

 

La Gazette : Vous avez souhaité que nous nous rencontrions dans ce lieu*, qui pour vous, n’est pas anodin : c’est ici que vous avez retrouvé votre mère et votre sœur en 1945. Comment gèrez-vous ces traces?

 

Juliette Gréco : On ne peut gérer à la place des autres ni leur vie, ni leur vécu dans les camps de concentration, ni l’humiliation et la torture subies ; cela dit ce qui a été fait a été fait et ne doit plus se reproduire, jamais !

Mais nous français, nous ne sommes pas non plus des anges. Dans [l’échelle de] l’horreur, s’il est bien certain que le nazisme a été particulier, ce dont l’être l’humain est capable est étrangement tout aussi particulier.

 

La Gazette : Ferré vous a comparé à Zarah Leander**. Est ce que pour vous, sur le plan artistique il y a des références qui comptent en terres germaniques ?

 

Juliette Gréco : Ah bon ? mais c’est très gentil ! Der Wind... c’est ça ?

Je suis une affamée absolue et totale de l’autre. Aujourd’hui, on ne peut parler que des choses que tout le monde connaît, donc ce n’est pas très intéressant. Alors qu’on pourrait se référer à des choses tellement anciennes ou tellement nouvelles.

Je ne sais pas tellement qui est allemand et qui ne l’est pas, ça ne m’intéresse pas.

Je ne connais pas les chanteuses allemandes, ou alors celles que tout le monde connaît. Vis-à-vis de l’Allemagne, je n’ai que des évidences, je ne parle pas la langue, je ne sais que ce qui est immense. Je présume qu’aujourd’hui il y a des gens très différents. Des génies, il y en a toujours eu mais moi ce qui m’intéresse, c’est juste l’être humain. Si un metteur en scène est allemand, je m’en fiche, du moment que je l’aime.

 

La Gazette : Vous avez dit que vous aviez beaucoup de chance dans vos rencontres. Pensez-vous que « la chance », ça existe ?

 

Juliette Gréco : Bien sûr ! Je n’ai rien provoqué car je n’étais rien. J’étais une enfant, certes différente, mais je ne sais pourquoi j’ai été choisie, pourquoi ces gens m’ont aimée, protégée, éduquée et je ne le saurai jamais. Je pense qu’ils ont fait avec moi ce qu’ils avaient envie de faire. J’étais une paire d’oreilles terrible, j’écoutais avec un désir fou donc peut être qu’ils ont ressenti mon appétit. Ou peut-être que c’était simplement ça ou disparaître. Parce que je sortais d’une chose humiliante, cruelle et dégradante… J’ai été aimée et moi j’ai aimé et respecté. Donc, j’ai eu beaucoup de chance.

 

La Gazette : Cette capacité à ne pas la laisser passer cette chance, c’est une forme de talent quand même ?

 

Juliette Gréco : Je sais simplement que j’avais faim, je voulais entendre, je voulais recevoir, je voulais rencontrer.

 

La Gazette : Quel est votre secret ? On a tous très peur d’être gagné, avec le temps, par l’aigreur, l’absence de curiosité…

 

Juliette Gréco : Ça veut dire quoi ça ? Bien sûr que non ! Je suis enchantée de vous rencontrer. Moi, je ne vis que pour ça. Quand j’entre en scène, je rencontre des milliers de gens et c’est fabuleux ! Quand je suis sur scène, je suis ailleurs et c’est un peu compliqué pour moi car j’ai du mal à revenir. Quand j’entends les gens qui me remercient… c’est en réalité moi qui dis merci !

 

La Gazette : Vous semblez une vraie jeune fille, animée d’une curiosité vive, juvénile …

 

Juliette Gréco : Oui, complètement, ça étonne beaucoup de gens. Les gens me demandent d’où vient cette force.

 

La Gazette : Ce n’est pas parfois un peu pesant, le fait que l’on dise de vous que vous êtes une légende vivante ?

 

Juliette Gréco : Je suis une légende vivante depuis 50 ans, mais ça ne m’empêche de faire mes courses au supermarché, ce qui d’ailleurs déçoit beaucoup les gens. Et oui, c’est pour ça que je pleure, que je ris, que j’aime, je suis aussi un être humain.

 

La Gazette : Nous parlions à l'instant de chance… Il y a une galerie de portraits impressionnante qui vous a entourée : Sartre, Brel, Prévert, Gainsbourg, Ferré et Vian… S’il vous fallait faire un choix ?

 

Juliette Gréco : Tous. C’est comme un mineur qui trouve un filon et il lui tombe des émeraudes, des diamants. Moi je n’ai eu que des filons, des cadeaux inouïs, je n’y suis pour rien du tout. C’est une chose que je voudrais comprendre avant de mourir, ça me tracasse, pourquoi moi ?

Maintenant, je commence à trouver que quand j’étais jeune, j’étais pas si moche que ça. Ça m’a peut être permis de passer à travers la vérité et les choses inutiles.

 

La Gazette : On connaît l’anecdote*** de Miles Davis, avec qui vous deviez aller à l’hôtel. Feriez-vous la même chose aujourd’hui ?

 

Juliette Gréco : Oui, évidemment !

 

La Gazette : Le mot « rebelle », c’est un mot dans lequel vous vous retrouvez ?

 

Juliette Gréco : Très bien !

 

La Gazette : Votre époux, Gérard Jouannest a travaillé avec Abd Al Malik… Y a-t-il des gens aujourd’hui qui vous intéressent ?

 

Juliette Gréco : Tout le monde. Je suis en attente. Malik a une démarche très intéressante car elle est bien au-delà du show business, généreuse, pacifique. C’est un être tendre et il écrit ce qu’il faut écrire aujourd’hui pour essayer que les choses se calment, pour faire reculer la violence. Moi je suis extrêmement violente et j’ai travaillé contre ça toute ma vie. Mon père était corse (Rires), je prends feu.

 

La Gazette : Vous avez vécu l’époque germanopratine****, un foisonnement fabuleux. Pourquoi autant de génies à ce moment là selon vous ?

 

Juliette Gréco : Ça ne s’explique pas. Comme Montparnasse, c’est né comme ça. Un quartier devient tout d’un coup le centre du monde. Ici, ça peut s’expliquer par le contrecoup du nazisme où chacun retrouvait sa liberté et tout le monde est arrivé dans ce quartier là. Moi j’étais là, toute petite et je le suis toujours. Aujourd’hui, il faut se battre contre l’argent, la pollution, des tas de choses très difficiles, c’est une époque dure, je suis bien contente d’être vieille ! (Rires…)

 

Propos recueillis par Régis Présent-Griot.

 

*Le Lutétia, seul palace parisien de la rive gauche, situé non loin de Saint-Germain des Près fut réquisitionné durant l’Occupation par les Nazis et devint un lieu de torture, avant à la Libération de servir de centre d’accueil des déportés de retour des camps.

 

**Zarah Leander, actrice et surtout chanteuse suédoise ayant essentiellement mené sa carrière en Allemand avec notamment la chanson « Der Wind hat mir ein Lied erzählt »…

 

***l´hôtelier s´apprêtait à donner à Juliette Gréco les clefs de la chambre, quand il comprit l´apercevant, que Miles Davis l’accompagnait. Il se révisa, expliquant que l´hôtel était plein, la chanteuse prit alors doucement ses mains dans les siennes avant de cracher dedans.

 

****Dans les années qui suivirent la Libération, on parla des « milieux germanopratins » liés à l'"Existentialisme", le terme désignant le quartier de Saint-Germain-des-Prés à Paris.

 

Retrouvez une courte biographie de Juliette Gréco:

 

http://www.lagazettedeberlin.de/4187.0.html

 

 

 

Concerts de Juliette Gréco en Allemagne:

Berlin - Admiralpalast
le 13.11.07 - 20h
Ticket: 030-47 99 74 99 oder www.admiralspalast.de

Munich - Prinzregententheater
le 16.11.07 - 20h
Ticket: www.muenchenticket.de

 

 

 








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cyberfille /// Mittwoch, 08-02-12 00:18

85 bougies!

Bon anniv' !

 

Cécile de Munich /// Sonntag, 11-12-11 10:07

je ne connaissais pas l'histoire du crachat avec Miles Davis, mais je trouve ça assez génial, peut être une des rares occasions d'être élégante avec un crachat^^

 

ted /// Dienstag, 03-03-09 20:41

une grande dame!

Quand on pense ?A Brigitte Bardot qui a aussi croisé des gens exceptionnels et qu'on voit ce qu'elle est devenue, avec son amour des ânes et sa haine des arabes et de tout ce qui est différent, on ne peut qu'avoir du respect pour Mme Gréco!

 

sargenor /// Donnerstag, 18-10-07 13:21

vous etes sûr qu'elle ne carbure qu'au Sancerre la Juliette? parceque bon là elle a l´air bien partie quand même si on lit certaines réponses...à quand un contrôle antidoppage?

 
 

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