Monique et Bernd: parents d'élèves

Depuis plus d’une semaine Eva lève le doigt lors des repas familiaux avant de prendre la parole. Monique, inquiète, nourrit secrètement l’espoir qu’il ne s’agit là que d’un éphémère effet du dressage scolaire à la française…L’Allemagne, pour elle, ce devait avant tout être la chance d’épargner à ses enfants le pire, la rigidité cartésienne, l’embrigadement élitiste etc…
Pédagogies Waldorf, Steiner…ces mots sonnaient à ses oreilles comme la plus douce des poésies. En revanche Bernd voulait bien céder sur tout, mais l’éducation des enfants c’est du sérieux ! Et s’il y a bien une chose qu’il a compris lors de son séjour français c’est que ces drôles de gens qui ne savent pas être à l’heure et se nourrissent d’infâmes fromages prennent au moins une chose à cœur : c’est l’éducation de leurs chères petites têtes pas toujours blondes d’ailleurs. Après tractations une solution de compromis s’imposait donc : Eva fréquenterait une Europaschule franco-allemande. Depuis, Monique enfile les Elternabend avec délectation, accepte dans l’euphorie de baptiser Brotdose ce qu’en d’autres circonstances elle qualifierait de vulgaire tupperware. Eva elle, ne quitte plus (même pas pour dormir !) sa casquette de schulkind aimablement offerte par une caisse d’épargne locale. Quant à Thomas, il sait lui que la vie de grand, la vraie, ne commence pas à six ans, non non, la vraie vie de grand c’est ce qu’il vivra l’année prochaine, c’est quand à dix ans on quitte la Grundschule. Alors bon, ce gros bébé d’Eva l’énerve. Même pas capable de faire une multiplication, même la plus simple !
Il était bien sûr hors de question d’acheter un schultüte tout prêt dans un magasin. On est pas là pour n’être que des consommateurs ! Et la progéniture devait le comprendre au plus tôt ! Papier carton, ciseaux, gouache, ficelle Monique s’est armée…de patience surtout. Le résultat fut …sans pareil. L’essentiel étant qu’Eva soit très fière d’arborer son hybride de carotte informe et de pochette surprise surannée.
Est-ce ce cône étrange plein de promesses qui embruma l’esprit de Quentin ? En tout cas le lascar de six ans et demi, assis en classe le plus prêt possible d’Eva n’avait d’yeux que pour elle. Il venait solennellement juste de renoncer à épouser sa mère avant de lancer officiellement son invitation.
Ce soir là Monique et Bernd interrompirent subitement leur dispute vespérale et quotidienne quand Eva, le verbe étouffé par le dentifrice, les prévint : « au fait demain soir y’a Quentin qui m’a invité à dormir chez lui ».
Et là on dit : ce n’est qu’un début !