Vous faites quoi vous avant de vous endormir ? Moi je lis. Enfin, j’essaye. Souvent je suis trop fatiguée pour ça: je prends un bouquin et je n’ai même pas la force de l’ouvrir. Dommage, car en ce moment mon livre de chevet c’est Mémoires allemandes, et cet ouvrage ne mérite pas qu’on ronfle dessus. Imaginez, des Contes de Grimm à Oberammergau et ses jeux de la Passion en passant par la Porte de Brandebourg, le Palais de la République et les jardins Schreber: une trentaine de spécialistes ont exploré avec soin les « lieux de mémoire » allemands, une vraie mine d’informations historiques et culturelles. Le dernier article sur lequel je me suis endormie, c’était sur Volkswagen. Vous savez, Volkswagen, la Coccinelle, ce « miracle économique montée sur roues », la seule contribution allemande à la culture de la mondialisation comme Coca Cola ou Mickey, bref, cette drôle de boule aussi pratique qu'un Babybel. J’ai sombré au moment où l’auteur expliquait comment après 1945, il y a eu réappropriation des aspects positifs (le lien social et la confiance dans la marque), et occultation des implications totalitaires. C'est pour ça que Volkswagen n’a pas changé de nom, c’est vrai, après tout la firme aurait pu avoir honte de son rôle majeur dans la propagande nazie et décider de se rebaptiser, on s'y serait fait, de nos jours plus personne ne pense à appeler son Twix un Raider.
En avril dernier, Le Monde diplomatique rappelait que l’ouvrage The International Jew d’Henry Ford (le constructeur automobile) a inspiré Adolf Hitler. Intéressant ce rapport du pouvoir à l’automobile. Est-ce pour ça que le Führer a fait construire les autoroutes du Reich, un monument grandiose appelé à motoriser la communauté raciale? On apprendra dans Mémoires allemandes que l'autoroute n’a pas été construite pour répondre au besoin d’un réseau plus vaste et plus rapide, mais pour susciter avant tout un besoin de véhicules. Et ce, non pour le trafic de marchandises, mais en songeant aux loisirs, en bref pour la « randonnée automobile ». Soixante ans plus tard, mission réussie, les Allemands aiment tellement leur voiture qu'à mon avis les taches blanches sur le pare-brise ne sont pas des fientes de pigeon mais bien des reliefs orgasmiques. Ah, l’auto-érotisme. Pourtant, attention, comme disait Bernard Charbonneau dans Lhommauto, l'extase automobile se heurte tôt ou tard aux médiocres réalités de ce bas monde: cochon, mur ou enfant, à moins qu'elle ne plonge dans l'eau ou ne percute le roc fondamental. Ou qu'elle ne soit victime de la colère des incendiaires.
Céline Robinet vit de sa plume à Berlin.
Mémoires allemandes, sous la direction d’Etienne François et Hagen Schulze, Gallimard, 2007