

Monique est sur la plage (Strand), allongée sur un transat’ à motifs fleuris et fruités, aspirant négligemment sur la paille (Trinkhalm) de sa pinacolada, soupirant de plaisir lorsque le liquide glacé descend le long de sa gorge. Le soleil est brûlant. Seule une brise légère venant d’un océan turquoise (et une couche épaisse d’huile solaire à l’aloé vera) permet de tenir sous cette chaleur. De ses doigts de pieds elle fouille le sable chaud, y dessine des formes tribales, tandis que de sa main elle agite paresseusement un éventail en feuille de palme.
Soudain, une ombre (Schatten) imprudente vient cacher son soleil. Elle ouvre à peine les yeux. Ce doit être le serveur venu lui apporter son Mojito (Mojito)… Il a un peu d’avance, le chenapan! Elle ne discerne aucun trait de la silhouette irradiée de lumière.
- Hmm… Plus tard, Paquito… Plus tard…
- Plus tard, quoi ? Monique ?
Monique émerge, la bouche sèche, un goût amer au fond de la gorge. « Ce doit être le sel de la pinacolada », se dit-elle tout en ouvrant les yeux. Elle jette un coup d'oeil circonspect alentour.
Tous les élèves de la classe l’observent en pouffant. Frau Staubhändler est devant elle, les bras sur les hanches, son éternelle robe « burka » passablement remontée sous sa poitrine volumineuse et son « ravissant » chemisier en soie couleur crème anglaise.
Monique ne serait-elle pas sur la bonne latitude!
Les élèves rient désormais franchement, tandis que Monique se demande à quel moment de son rêve le fameux Paquito a enfilé ses habits de Tatie Dani… Staubhändler. Elle se demande par ailleurs d’où peut venir cette étrange manie de s’adresser aux gens en parlant d’eux à la troisième personne… Monique hésite un instant à lui répondre: « Repassez plus tard, elle dort! Mais laissez un message après… ».
- Désolé, mada… Je veux dire, Frau Staubhändler. Je n’ai pas…
- Tut, tut, tut!
- Ah oui… Ich ha-be nicht so gut geschlaaaffffff-t?
- Geschlafen!
Frau Staubhändler retourne à son tableau avec un sombre rire de contentement.
- Reprenons pour notre petite camarade. Les verbes irréguliers…
Et la même voix soporifique entonne sa litanie de verbes qui ont eu le malheur de vouloir se la jouer « marginale ». La chorale scolaire reprend en coeur, avec son cortège de cancre et de premiers de la classe. Les pensées de Monique se sont déjà envolées par la fenêtre, loin au-dessus des déclinaisons, des conjonctions, jusqu’aux rives du canal, et même un peu plus loin… à la terrasse de ce café où l'on peut boire sans empressement le meilleur des latte machiato.
Enfin… Elle ne peut en vouloir qu’à ellemême: voilà un an qu’elle habite à Berlin – Oui, déjà un an – sans jamais prendre un seul cours. Plus inquiétant encore: elle vit depuis près de dix ans avec un authentique Allemand, teuton de souche, effigie de Bismarck, sans jamais avoir pris le temps de s’intéresser à sa langue… Alors, un matin, il y a de cela quelques jours, elle a décidé que tout cela devait changer. Mais bon… Les cours, les devoirs, les interros’… Et puis Frau Staubhändler… Le son magnifique, grelot splendide, patrimoine immuable du plaisir écolier, de la cloche de fin des cours retentit. Monique s’échappe. L’air frais, le soleil! Bernd! Voilà le meilleur moment de ces longues journées!
- Salut, ma belle! Alors c’était comment, aujourd’hui?
- Bien, bien… Dis-moi… Comment dit-on « crème solaire » en allemand ?
Et là, on dit : Chaque chose en son temps,
Monique!
Paul-Flavien Enriquez-Sarano