Philippa Ebéné, actrice et auteure, est à l’origine de deux associations : Abok, une troupe d’acteurs créée en 2004 et qui porte la littérature africaine sur les planches berlinoises – notamment à la Werkstatt der Kulturen - et Schwarze Filmschaffende in Deutschland (SFD), fondée en 2006, qui réunit des cinéastes noirs vivant en Allemagne. Entretien dans un café ensoleillé de Kreuzberg.
Quel but assignez-vous à Abok et SFD ?
Il y a très peu de curiosité en Allemagne pour la culture africaine. Avec Abok, notre but c’est de faire connaître cette littérature méconnue, tels que les auteurs Biyi Bandele, Leila Aboulela… Avec SFD, on souhaite créer une perspective cinématographique noire : documentaires, films d’animation, fictions… ce qui se fait déjà depuis dix ans. Mais dans un cas comme dans l’autre, il s’agit surtout de changer la représentation des Noirs au théâtre ou au cinéma. D’habitude, un Noir, c’est justement le Noir de service : c’est une victime, un étranger, un dealer ou alors un être exotique. Ce sont des rôles extrêmement répétitifs et réducteurs. En tant qu’Africaine allemande, ce n’est pas ma réalité, ni celle de l’immense majorité de Noirs qui vivent ici ! C’est un fantasme qui remonte à l’époque coloniale. Notre réalité, c’est celle de tout le monde : je cherche un boulot, je me suis fait quitter par mon mec… La volonté de SFD et d’Abok est de ne pas marquer le Noir comme « l’autre » par rapport à une norme blanche. C’est très rare, surtout en Allemagne, de trouver un personnage noir simplement ancré dans le quotidien, qui soit docteur par exemple.
Quel est votre public ?
Les Noirs ont tendance à boycotter le théâtre, parce qu’ils ne se voient pas comme ils le voudraient sur scène. Mais aux spectacles d’Abok, la moitié du public est noire. On n’a jamais eu de problème à attirer les spectateurs. Malheureusement, on dépend entièrement des subventions : si elles s’arrêtent, l’association n’existe plus. On n’est pas sûr de pouvoir continuer. Pareil pour SFD, même si on a eu accès à la Berlinale l’année dernière.
Vous considérez-vous comme une militante ?
Non, pas du tout ! On essaie simplement de combler un vide qu’il fallait remplir. Il y a bien des petits festivals, mais ça tourne toujours autour de la musique, on ne parle jamais de littérature. En Allemagne, il n’y a pas eu de discussions sur la politiquement correct, et la loi anti-discrimination a été votée il y a seulement un an. On pourrait penser qu’avec son histoire, ce pays serait un modèle, mais non. SFD envoie des lettres de protestation quand des émissions ou des shows nous choquent trop par leur racisme, mais jusque ici, c’était dur d’aller au-delà puisque on n’avait pas de possibilités juridiques. Peut-être que ça va changer. Mais l’Allemagne n’est pas un pays très progressiste…
Propos recueillis par Aurore Peyroles
Le 29 avril à 17h30, présentation de 3 courts-métrages au Hackesche Höfe, Rosenthaler Straße 40/41, 10178 Berlin. Info sur les associations: www.abok.info et www.sfd-net.com