Lere Shakunle ouvre sa porte chaleureusement. Dans le grand appartement où il vit avec sa femme Anja et ses quatre enfants, ce journaliste mathématicien nous accueille dans son antre. Sur les étagères, sur le bureau, par terre sont empilés des dizaines de dossiers, soigneusement rangés. Autant de vestiges de ses nombreuses activités. Avec enthousiasme, Lere montre un exemplaire des revues qu´il a fondées, du temps de ses études à Göttingen, une brochure de son école, la Matran School, mais aussi son dernier scénario, sa pièce de théâtre, un de ses romans… On l'aura compris, ce Nigérian d’une cinquantaine d´années est un intellectuel complet. C´est en 1978 que Lere, alors âgé de 23 ans, pose le pied pour la première fois en Allemagne. « Je voulais partir étudier à l’étranger, et dans un pays où l’on ne parlait pas anglais. » Après un passage par le Goethe Institut, les formalités d´usage à l´Ambassade, Lere arrive à Göttingen, sans encombre, pour compléter sa formation de journaliste par des études de mathématiques et de sciences physiques. « Mes années fac, c´étaient une sacrée belle époque ! ».
Eyob aussi a quitté son pays pour faire ses études en Allemagne. A une différence près : c´est une bourse et un billet pour la RDA que l´on proposait au jeune Ethiopien. Solidarité entre les pays frères oblige. En 1984, après avoir convaincu sa mère, le jeune Eyob, 17 ans, s´envole donc pour Dresde, via Rome. Lors de cette escale italienne, première surprise : les passeports sont confisqués. Puis rendus avec une mention stipulant l´autorisation de déplacement uniquement dans les pays socialistes. Sur son passeport éthiopien pourtant, seule l´Afrique du Sud était interdite à Eyob. Le jeune homme se retrouve alors avec de nombreux étudiants africains venus des quatre coins du continent : Angola, Mozambique, Nigeria, Lybie, Madagascar, Tanzanie, Soudan, Somalie, Congo. « Dans le cadre de cet échange entre pays « frères », on ne pouvait pas choisir ce que l´on voulait étudier. Il fallait que nos études soient utiles une fois rentré au pays. Et bien sûr, on devait suivre des cours de marxisme et de léninisme. » Pour lui, ce sera avant tout des études d´ingénierie. Avec obligation de résultats : « Si tu ne réussissais pas, c´était direct Schönefeld et retour au pays ! », fait-il, dans un sourire. Eyob associe ses années d´études à des sentiments mélangés. Il se souvient de la gentillesse de l´accueil, de l´efficacité des dix mois d´apprentissage de la langue. Du choc culturel qu´il a éprouvé en arrivant. Et bien sûr, de la politisation des étudiants. « Il y avait ceux qui étaient « cadres du régime », les neutres et les opposants », et pas de mélange entre ces groupes. Eyob ne veut pas s´étendre sur le sujet. En Ethiopie, le jeune homme était connu comme opposant au régime. Des conditions de sa fuite à Berlin-Ouest, cinq ans après son arrivée, il ne dira rien. Mais le changement de décor est radical : « C´était la liberté. De ne plus devoir faire allégeance au parti, comme l´exigeait l´université. Pourtant, la liberté, c´est bien, mais ça demande de l´argent. Et un statut légal ». A nouveau, il se ferme. On saura seulement que le jeune homme s´est inscrit à la Technische Universität.
Si Lere n´était pas tombé amoureux, il ne serait peut-être pas resté en Allemagne. « J´avais prévu de rester cinq ans puis d´aller aux Etats-Unis pour trois ans avant de rentrer au Nigeria ! » Après 10 années à Göttingen, ce sera Ulm, avec la mutation professionnelle de sa femme, pendant cinq ans, puis Berlin. Depuis 1991, Lere n´a pas osé retourner à Lagos. « En tant que proche de Wole Soyinka (Prix Nobel de littérature nigérian, opposant au régime militaire de Sani Abacha, ndlr), j´avoue que j´avais peur. Depuis 1999 (chute de ce régime, ndlr), j´aimerais y retourner. Et surtout à Nollywood, pour y tourner mon film ! », précise-t-il avec ce débit de paroles si rapide qui le caractérise. Depuis près de trente ans en Allemagne, Lere ne se demande pas s´il se sent intégré ou non. « Une partie de moi est devenue allemande : regardez ce bureau comme il est rangé !», se moque-t-il. Seul point sensible, la question de la nationalité. Lere s´emporte : « Comment ? Je devrais renoncer à ma nationalité nigériane pour devenir allemand ? Mais ce serait une insulte à mon pays, à ma culture ! Je devrais alors prendre un visa pour aller dans mon pays, vous vous rendez compte ? J’ai beaucoup appris de l’Allemagne, mais le Nigeria m’a tant donné que je ne veux pas l´offenser. L´intégration a beaucoup plus à voir avec les sentiments qu’avec le droit de vote. ».
Eyob, lui, vit la multi-culturalité au quotidien, à travers ses groupes de musique qui réunissent des Africains, des Allemands et « même un Français ! » Lui qui a connu deux formes de racisme, « latent en RDA, beaucoup plus direct en RFA où tu te vois refuser l´entrée d´une discothèque juste parce que tu es noir », n´aime pas trop non plus le terme d´intégration. « Je ne me suis pas intégré mais épanoui et développé en prenant le meilleur des deux cultures. Je n´aime pas le terme d´intégration, mais plutôt celui du « vivre ensemble » (miteinander leben), », conclut-il en souriant.