Février 1997. Monique est assise, une cigarette coincée dans la bouche, sur l’un des plots de pierre qui bordent les murs de la faculté de la Sorbonne. Dans ses oreilles Franck Black et les Pixies poussent leur complainte en attendant que « vienne ton homme ». Monique attend d’ailleurs son amie Mathilde qui doit arriver d’une minute à l’autre… Outside we wait 'til face turns blue…
« Bon Dieu, qu’est-ce qu’elle fait ? » se demande Monique en regardant sa montre. « Ça fait une demi-heure que je poireaute ici… » Les deux filles doivent se retrouver pour choisir les cours du prochain semestre. Par intermittence, des étudiants jaillissent de l’Université, par petite bande, plongé dans des débats houleux. Certains lui adressent des petits saluts, sans qu’elle sache si elle a jamais eu l’occasion de les croiser… Take me away to nowhere plains…
Elle jette un regard désabusé sur la grande affiche qui annonce la préparation de la Coupe du monde en France qui doit avoir lieu l’été prochain. Le genre d’évènement sportif qui la laisse impassible. Elle n’y connaît pas grand-chose, mais elle ne s’attend pas à une grande prestation de ceux que l’on appelle « les bleus »…
Un jeune homme passe devant elle. Il parle seul, les yeux étrangement dans le vide quelque part à 30° de la normale, la main collée à l’oreille. Monique regarde l’étrange phénomène avancer jusqu’à elle, puis lentement la dépasser. Elle aperçoit soudain le petit appareil dissimulé dans la main de l’homme. Elle soupire en levant les yeux aux ciel : « Non, mais ce qu’on ne va pas inventer… Une génération de somnambule jacasseur ! » Elle ferme les yeux. There is a wait so long, you'll never wait so long, here comes your man…
Elle sent soudain une main se poser sur son épaule. Elle sursaute. Son Walkman tombe par terre. Elle se précipite.
- Je ne voulais pas te faire peur, ma chérie… s’excuse la jeune fille blonde postée devant elle.
- Oui, je vois ça… Dis-moi, ça fait un peu trois plombes que je t’attends ici à me les geler !
- Désolée, désolée, mais j’ai du aller chercher un ami à l’aéroport… Il y a eu du trafic…
C’est à ce moment que Monique aperçoit, un peu plus loin, un grand jeune homme brun, à l’air un peu ahuri à coté de Mathilde, les mains dans les poches et qui regarde tout autour de lui avec un large sourire. Il s’approche et attrape soudain la main de Monique avant de la secouer vigoureusement.
- Bonjour, je est Bernd. Je est allemand.
- Bonjour, je est Monique. Je est française.
Bernd sourit fièrement, son regard passant de l’une à l’autre des deux filles dans l’attente d’un signe, de quoi que ce soit. Le groupe reste un instant silencieux. Mathilde reprend la parole.
- Bernd vient faire des études pendant un semestre en France. Une sorte d’échange universitaire… Il étudie le dessin industriel dans le secteur automobile… dit-elle en faisant jouer sa main dans les airs.
Elle se rapproche alors imperceptiblement de Monique qui penche à son tour imperceptiblement la tête.
- Il n’est pas craquant ? lui murmure-t-elle.
Monique fait une moue d’un oui-qui-pourrait-être-un-non-qui-se-voudrait-un-peut-être-qui-n’en-est-pas-un. Elle détaille le sujet sans précautions. Elle se dit qu’il faut aimer le style « grand dadet émerveillé », que ses yeux bleus jouent pour lui, mais que tout bien compté… Ce n’est pas son style à elle !
- Mouais… On peut dire ça… En tout cas, ce n’est pas moi qui vais marcher sur tes plates-bandes…
Le trio se met en marche lentement à travers les portes de l’Université. Monique se retourne un instant. Un instant, elle songe… D’une certaine manière… Non, ce n’est pas son style, mais pourtant…
Et là on dit : Pense à tes études d’abord, ma fille !