imprimer   13.03.2010 
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En août dernier, Günter Grass avouait publiquement avoir fait partie à 17 ans de la division de Waffen-SS Frundsberg, provoquant un séisme en Allemagne. Ce Prix Nobel de Littérature, qui avait voué son oeuvre à "dépeindre le visage oublié de l'Histoire", avait-il donc oublié pendant 62 ans d'ausculter son propre passé ? La Gazette de Berlin a demandé leur avis à quatre grandes personnalités.

 

 

 

Que pensez-vous de l’aveu tardif de Günter Grass concernant son enrôlement dans les Waffen-SS ?

 

 

Gao Xingjian, écrivain chinois, Prix Nobel de Littérature 2000

Que Günter Grass se soit enrôlé, c’est tout à fait pardonnable. Il était un jeune homme à l’époque, c’est comme en Chine, lorsque le maoïsme l’emportait sur tout, et que par peur, tous les jeunes Chinois devenaient fous. Quelle force et quelle lucidité il faut à un jeune pour comprendre tout de suite ce qu’il se passe, c’est difficile. J’ai beaucoup lu la littérature occidentale, même au début de la révolution culturelle chinoise, et moi aussi au début je pensais que ça allait peut-être fonctionner, parce que Mao détruisait la bureaucratie… Quant à cette culpabilité ressentie par Günter Grass c’est quelque chose de très occidental, ça a un sens pour la psychanalyse. Pour les Chinois, la culpabilité est un domaine plutôt tabou.

 

 

Georges-Arthur Goldschmidt, écrivain, essayiste et traducteur franco-allemand

Reprocher à Günter Grass de s’être, à 17 ans, engagé dans les Waffen-SS, c’est ignorer tout de ce que fut le nazisme qui conjuguait terreur et fascination, et s’entendait à « moraliser » le crime. L’emprise meurtrière était à ce point puissante qu’il fallait une énergie intellectuelle extraordinaire et un courage hors du commun pour ne pas se laisser embarquer. Ce qu’on doit reprocher à Günter Grass, c’est son indifférenciation linguistique. Il parle de cet engagement dans le style et le ton de l’époque, sans recul ; on dirait qu’il y est encore. Il s’agit chez lui d’une normalisation. Il écrit certes contre l’oubli, mais qu’est-ce donc qu’il ne faut pas oublier ? Son écriture, peut-être, même sans qu’il le veuille explicitement, fait passer le nazisme du côté des pertes et profits et tant pis pour le lecteur.

 

 

Claude Lanzmann, réalisateur, metteur en scène et producteur français

Je n’ai pas été étonné que Günter Grass ait fait partie des SS. A l’époque, il avait 17 ans, tous les Allemands de cet âge ont été impliqués d’une manière ou d’une autre dans la guerre. Son silence touche à la question très compliquée de la mémoire en Allemagne. On dit que les Allemands ont fait face à leur passé… en un sens c’est vrai et en un autre, ce n’est pas vrai du tout. Mon film « Shoah » par exemple, a été présenté au festival de Berlin en 1986 avec d’immenses discussions et des salles combles. Ensuite la télévision allemande l’a passé très vite, dans certains Länder à des heures impossibles, en Bavière le dimanche matin quand les gens sont à la messe. J’avoue que j’ai été un peu choqué quand j’ai appris l’aveu de Günter Grass, ça ressemblait à un argument publicitaire pour lancer un livre, mais je pense qu’il a eu besoin de raconter ça, de le dire, au tard de sa vie. Ensuite, ce que les éditeurs en font, c’est autre chose. Le problème, c’est que Grass était devenu une icône, il a par exemple été l’une des voix qui s’étaient élevées en 1985 contre la visite d’Helmut Kohl et de Ronald Reagan au cimetière de Bitburg où, entre autre, des Waffen-SS étaient enterrés. C’est là que Kohl a parlé de la « grâce de la naissance tardive », ce contre quoi Grass a protesté avec une grande violence, considérant – avec raison – qu’on n’avait pas le droit de tout mélanger. A présent, on sait que certains des Waffen-SS enterrés à Bitburg étaient membres de la division Frundsberg, à laquelle Grass appartenait.

 

Bronisław Geremek, historien polonais et député européen

 

L’aveu de Günter Grass sur son enrôlement dans la Waffen-SS ne m’a pas fait changer mon opinion sur lui. Il reste pour moi un des plus grands écrivains de notre temps. J’admire aussi son activité publique et en particulier sa contribution au rapprochement entre Allemands et Polonais.

Il reste, quand même, qu’il m’est difficile de comprendre pourquoi cet aveu vient en ce moment. Est-ce que Günter Grass est arrivé à la conclusion que la Schuldfrage de Karl Jaspers n’a plus d’actualité ? Je comprends bien la honte d’avoir appartenu à la Waffen-SS et la volonté d’oublier ce fait ; je pourrais difficilement comprendre que Günter Grass ait perdu à présent ce sentiment de honte. Nous avons eu à vivre dans un siècle dramatique, et il est important que la réflexion sur la responsabilité allemande pour la tristesse de ce siècle demeure un élément de la conscience européenne. La réconciliation entre les peuples de l'Europe ne peut être fondée sur l'oubli. C'est ainsi que j'ai toujours compris le message de Günter Grass.

 

 

Propos recueillis par Céline Robinet





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