Et de trois. Depuis mon arrivée à Berlin au siècle dernier, je m’apprête à vivre ma troisième élection présidentielle à l’étranger. Lors de la première, peu après mon installation, j’étais à la fois près et loin de la France. Près, car je n’habitais pas depuis très longtemps en Allemagne et me sentais sans doute plus proche de l’actualité hexagonale. Loin aussi, car à cette époque, la campagne électorale s’essoufflait bien avant d’atteindre les rives de la Spree. Les responsables politiques français s’égaraient rarement à Berlin qui était certes capitale, mais n’abritait ni le gouvernement, ni le parlement. Les soldats français venaient de quitter la ville. Les bouleversements sociologiques au sein de la communauté française s’amorçaient. Le bureau de vote était ouvert dans les locaux du consulat, à l’époque à la Maison de France sur le Ku’damm. Frappé d’une varicelle, défiguré et contagieux avec 40 degrés de fièvre, je traverse malgré tout la ville d’Est en Ouest ce 7 mai 1995 pour aller voter. 53% de mes compatriotes votant à l’étranger font de même, contre 80% en métropole. Côté civisme, on a vu mieux…
Sept ans plus tard, le 21 avril 2002, la participation à l’étranger atteint des profondeurs sans nom : 37% des inscrits vont voter. La bataille des sortants Chirac-Jospin n’emballe pas les foules ; la distribution du deuxième tour paraît déjà assurée. La stupeur saisit les gens lors de la soirée électorale de l’Institut français. Beaucoup, effondrés, ne s’attardent pas à la Maison de France dont le drapeau tricolore sur la façade est bien entaché. Le lendemain, quelques abstentionnistes repentants m’appellent : une collègue journaliste pas très fière ; un restaurateur français choqué qui veut savoir comment voter au moins au deuxième tour, plus très décisif… Quelques jours plus tard, Berlin est une des rares villes étrangères à abriter une manif anti-Le Pen, où les étudiants Erasmus sont nombreux. Ils défilent de la Bebelplatz, là où les autodafés nazis eurent lieu, à l’ambassade de France. Ma compassion pour ceux d’entre eux qui sont allés à la pêche le 21 avril a ses limites.
Cinq ans après, que de changements ! Comme en France, l’intérêt pour la campagne est grand. Pas une rencontre sans qu’elle soit évoquée. Le nombre des Français inscrits à l’étranger a considérablement augmenté. Le traumatisme de 2002 est passé par là. Les principaux candidats ne sont pas des sortants. Et ils nous cajolent. La plupart d’entre eux ont pondu des propositions pour les Français de l’étranger. Et ils poussent même le zèle jusqu’à venir nous voir (en faisant un détour par la chancellerie, histoire d’asseoir leur stature internationale). Nous sommes cette année près d’un million dans le monde, le double d’il y a cinq ans. Quand on songe qu’en 2002, moins de 200 000 voix séparaient Le Pen et Jospin, un scénario à l’italienne avec une élection décidée par les Français de l’étranger n’est pas exclu. Les expatriés longtemps oubliés se transformeraient en faiseurs de roi, ou de reine.