Ouvre les yeux… Ouvre les yeux… Il aperçoit l’homme en face de lui. Il voit ses lèvres remuer sous son casque, mais n’entend rien. L’homme pourtant lève un doigt devant lui. Il comprend qu’il lui reste une minute et ferme à nouveaux les yeux. Toute sa tête bourdonne au gré du moteur, de la carlingue qui vibre comme une vache folle épileptique.
Il écoute son cœur battre, sa respiration qui ne trouve pas son tempo. Soudain une voix s’élève. Non pas dans l’avion, mais dans son casque :
- Mon chéri ?
- Monique ?
- Oui ! Je suis avec les enfants, on va pouvoir te parler un petit peu. Le moniteur va se servir du micro pour t’aider à atterrir.
Ça va ? Tu te sens bien ?
- Oui… Oui, vraiment.
Bernd n’a pas menti. Il est bien sûr, excité, nerveux, mais une sorte de bien-être, d’apaisement, s’est emparé de lui. Il marchait sur le tarmac pour monter dans le petit avion, les jambes et les fesses enserrées dans un harnais type « wonderbra », avec la peur au ventre, quand, sentant son déjeuner qui tentait traîtreusement de se faire la malle, il s’était rappelé que dans celui de Monique battait le cœur de son futur bébé… Depuis, il naviguait dans un monde ahuri, le visage baigné dans une vasque de coton. Il entendait à peine ce qu’on lui disait. Il hochait la tête, souriait, pour répondre, sans prêter attention, aux indications qui lui sauveraient peut-être la vie. Mais peu importe, il volait déjà. Il pouvait sentir l’air sous ses mains le maintenir comme un matelas épais. Il était monté dans l’avion sans s’en rendre compte, n’avait pas plus senti celui-ci s’élever bruyamment dans l’air. Il avait simplement fermé les yeux pour prolonger ce sentiment de bien-être.
Il se rend compte que Monique parle toujours dans le micro :
- … et à ce moment là, plie les jambes, hein ? Je ne veux pas que tu te casses quelque chose ! Ok ?
- Oui, ok… Et toi tu te sens bien ?
- Ben oui ! Je sens le sol sous mes pieds, il fait beau, le paysage tremble… Oh !... Je dois te laisser mon beau, je dois…
Oui, Monique depuis quelques semaines est un interlocuteur par intermittence. Les nausées la prennent aussi soudainement qu’elles disparaissent. Elle qui veut toujours avoir le dernier mot… Elle répète souvent à Bernd que Dieu pour punir les Hommes, et plus particulièrement les femmes parce qu’Il doit être un peu misogyne, les oblige à se prosterner devant une idole d’émail et à rendre tous les fruits qu’Il leur a donnés… Bernd est plutôt sceptique, mais il sourit à chaque fois qu’il aperçoit sa femme lever le poing vers le ciel en sortant des toilettes.
Bernd n’est plus vraiment croyant, et, à part dans le secret de son cœur, plus vraiment pratiquant. Il adresse pourtant une prière à Lui, Elle, Eux pour qu’ils prennent soin de son futur bébé… pour que lui-même soit le meilleur père possible… qu’il soit prêt…
- Bist du bereit ? Le moniteur a posé la main sur son épaule sortant Bernd de sa réflexion.
- Ja… Ja !
Ils se lèvent. Le moniteur arme le déclencheur automatique. La porte s’ouvre. Bernd se tient assis, la moitié du corps dans l’appareil, l’autre dans un vide prodigieux. Il ne regarde ni en bas, ni en arrière. Son regard porte vers l’horizon, à travers les immenses nefs nuageuses, dans l’œil de Blixen. Un contact subtil sur l’épaule, une lumière sur le plafonnier lui indiquent qu’il peut se lancer. Il regarde une dernière fois le ciel et disparaît dans un bruit de moteur et de chasse d’air.
Et là on dit : Berndy in the sky with diamonds !
Paul Flavien Enriquez Sarano