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Isabelle Carré et Lambert Wilson


Alain Resnais droit au coeur

Treize ans après Smoking / No Smoking, le grand Alain Resnais s’attaque une nouvelle fois à une pièce du dramaturge anglais Alan Ayckbourn. Un grand pessimiste ce Ayckbourn, la morgue et l’humour british en plus, façon slapstick existentiel et gags sinistres. Rebaptisé Cœurs dans la langue de Resnais, Private Fears in Public Places se voit transposé du quartier londonien de Sloane Street aux nouveaux quartiers de Bercy – microcosme des alentours de la Bibliothèque Nationale et de l’avenue de France auquel Resnais confère une atmosphère étonnamment provinciale. Pour le reste, il est fidèle à la construction, plutôt insolite, de la pièce : cinquante quatre tableaux qui mettent aux prises trois femmes et quatre hommes, immobilisés (l’un littéralement) au milieu de destins sans raison ni buts apparents sinon cette quête d’amour qui les tourmente. Car tous ces personnages souffrent d’un grand vide au niveau du côté gauche la poitrine. Il y a Thierry (André Dussolier, abonné au rôle d’agent immobilier coincé depuis On Connaît la Chanson), le vieux garçon qui en pince pour sa collègue, la très charitable Charlotte (Sabine Azéma, époustouflante), une bigote à la crinière rouge et au passé aussi mystérieux que, possiblement, sulfureux. Il y a Gaëlle (Isabelle Carré), sa cadette de coloc, avec qui il écoule ses soirées en plateaux télé et autres jeux de petits chevaux, à moins que celle-ci ne fuit les relents de naphtaline de l’appartement fraternel pour s’adonner (en secret) aux désillusions du blind-date. Quant à Dan (Lambert Wilson, surprenant en loser alcoolo), officier-déchu et en rupture avec une fiancée rongée par sa torpeur et ses beuveries continuelles (Laura Morante), il écume les jours et les nuits au bar d'un hôtel où il se répand en émois existentiels auprès de Lionel le barman (Pierre Arditi). Ce dernier vit avec son vieux père (Claude Riche, qu’on ne voit pas, mais qu’on n’entend que trop bien !), paralytique, tyrannique et odieux, dont Charlotte se fait la garde malade, dévouée et peu conventionnelle… Les tableaux s’enchaînent, les sentiments valsent, les personnages s’effleurent, mais ne se rencontrent guère, même si leurs destins se croisent. Resnais a dit qu’il avait inventé la métaphore des sept insectes pris dans une toile que l’araignée aurait abandonnée. L’araignée n’est pas là, les insectes ne se connaissent pas, mais quand un insecte s’agite, ça fait trembler la toile. Une toile magistralement tissée par Resnais, cinéaste dentellier, précis et élégant ; magnifiquement interprétée par des comédiens hors-pair. Les somptueux décors de studio (que Resnais affectionne) renforcent l’atmosphère surréelle d’un récit mené sous les auspices de chutes de neige aussi intempestives qu’insolites. Cœurs, c’est un peu Smoking/No Smoking sans le trucage narratif, On Connaît la Chanson sans les chansons… C’est surtout l’un des Resnais les plus émouvants depuis Melo. Un film d’un pessimisme absolu, réjouissant et parfois hilarant : une comédie sinistre dont on sort le cœur gros.

 

 

 

Nadja Vancauwenberghe

 

Cœurs, d’Alain Resnais, France-Italie, 2006. Sortie le 29 mars.








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