Le chef du service Culture de l´hebdomadaire Der Spiegel, Matthias Matussek, vient de publier un nouvel ouvrage : « Wir Deutschen. - Warum die anderen uns gern haben können ». Dans son livre, sorti à point nommé pour la Coupe du monde, il se fait le défenseur du nouveau sentiment national allemand.

La Gazette : Monsieur Mattussek, qu‘est-ce qui est « typisch deutsch“ ? Que possèdent les Allemands que les Français n‘ont pas ?
Matthias Mattusek : D´abord, les Allemands ont un fort sentiment de culpabilité par rapport à leur histoire. Il en découle beaucoup d‘inhibitions. Il me semble que les Français, avec les Bleus et leur fête nationale, comprennent la nécessité de célébrer leur propre nation, comme les Anglais, avec la bataille de Trafalgar ou les Américains et leur 4 juillet. Jusqu‘ici, les commémorations allemandes étaient le plus souvent dénuées de caractère festif. Grâce à la Coupe du monde, les couleurs noir-rouge-or sont devenues celles de la fête, de la bonne humeur, de l‘auto-célébration joyeuse. Le sentiment national allemand, qui a si longtemps fait peur à l‘étranger, arrive sous une forme inoffensive. La situation est simple : un peuple est en train d‘apprendre à s‘accepter. Jusqu‘ici, quand les Allemands disaient : « c‘est typiquement allemand ! », ils parlaient forcément de quelque chose de négatif - la volonté d‘avoir toujours raison, de pinailler… etc. En revanche, quand un Anglais dit « very british », c‘est plutôt connoté positivement. Mon livre tente de pointer ce qui nous est vraiment précieux en tant qu‘Allemands. Et je crois qu‘il y a beaucoup de choses.



L.G : L'identité allemande est-elle liée au football ?
M.M : Les Allemands aiment beaucoup le football. D‘une certaine manière, ce sport est comme une métaphore de l‘identité allemande. Le foot des années 80 était très technique, défensif, froid, sans inventions. Le nouveau foot de la clique de Klinsmann est très jeune, très vivant, improvisateur. L‘image nous plaît, à nous Allemands, et nous la célébrons en ce moment. Un peu comme la France en 1998.
L.G : Le patriotisme primaire est quasiment absent en Allemagne. Beaucoup d‘Allemands en sont fiers, le pays serait post-patriotique. Ils ne se définissent plus comme Allemands, mais comme Européens. N´est-ce pas suffisant aujourd´hui ?
M.M : Je crois que quand les Allemands disent « Je suis avant tout Européen », c‘est assez névrotique. C‘est une identité de fuite. Etre Allemand, c‘est apprendre à se sentir bien avec sa propre identité. Nous ne pouvons plus nous définir uniquement par notre mauvaise conscience vis-à-vis de la dictature hitlérienne. Nous sommes plus que ça.
L.G : J‘ai assisté au match Allemagne-Pologne avec ma grand-mère, qui a vécu la seconde guerre mondiale. Au moment où a retentit l‘hymne allemand, elle est soudain devenue pensive. Pourquoi tenez-vous à cette chanson ?
M.M : Dans certaines oreilles, elle résonne comme un atroce signal d‘alarme. Mais l‘air est de Joseph Haydn. Il existait avant Hitler, et il existera encore après lui. Si nous le modifions, ou si nous le remplaçons, Hitler aura gagné. Il aura une fois pour toutes volé notre hymne. La chanson est née - pardonnez la référence -, de la lutte contre Napoléon. C‘est un hymne révolutionnaire, un hymne qui souhaite unir les Allemands, et qui, en plus, a une très jolie mélodie. Et il n‘y a pas de raison de ne pas le chanter.
L.G : L‘euphorie patriotique liée à la Coupe du monde ne serait-elle pas aussi un cadeau au gouvernement allemand ?
M.M : Absolument ! [en français] Ce que se permet le gouvernement en ce moment est un scandale. Notre pays est en fête, et le gouvernement en profite pour voter tout un cortège de lois à s‘arracher les cheveux, comme la hausse des impôts. Il ne faut pas s‘y laisser prendre : mon livre est patriotique, mais ce n‘est pas une ode au gouvernement ! Je peux vivre dans ce pays sans être en adéquation avec ses dirigeants, qui profitent sans vergogne de l‘inattention des gens. J‘espère qu‘une bonne partie des lois qui passent maintenant - comme l‘augmentation des charges médicales…etc. - va être supprimée. Ce que fait le gouvernement en ce moment m‘indigne profondément, mais j‘aime tout de même ce pays.
Interviewé par Dorothée Fraleux
« Wir Deutschen - Warum die anderen uns gern haben können » Verlag S. Fischer.