Amis de la grammaire, bonjour ! Connaissez-vous le « conditionnel passé » ? Non ? Vous êtes tout excusés, car il s’agit d’une forme typiquement berlinoise définie par l’urbaniste Gilles Duhem.
Le conditionnel passé ou comment revisiter par la grammaire les lieux de mémoire berlinois présents à chaque coin de rue, mais souvent virtuellement. Car les traces du passé dans cette ville en devenir permanent exigent une imagination fertile. D’où le « conditionnel passé » : imaginez le sémillant spartakiste Karl Liebknecht proclamant du haut d’un portail du château de Prusse la « République socialiste allemande libre », le 9 novembre 1918. Le hic, c’est que le château en question n’existe plus, ou pas encore. Le portail de Liebknecht qui se situait à l’entrée du Jardin des plaisirs (sic), lui, existe encore, mais à un autre endroit. Il constitue en effet désormais l’entrée d’une école formant la nouvelle élite du capitalisme allemand (voir page 4). Auparavant, c’est là que le conseil d’Etat est-allemand eut son siège. Erich Honecker y travailla des années durant avec une vue imprenable sur le Palais de la République et le ministère des Affaires étrangères est-allemand, un OVNI blanc rasé dans les années 90. Symbole toujours du kaléidoscope de la mémoire berlinoise, Gerhard Schröder s’installe en 1999 dans la « République de Berlin » (dont on ne parle plus aujourd’hui) là où Honecker avait ses bureaux, le temps que la ‘machine à laver’ du Tiergarten tourne rond. Schröder découvre chaque matin en se rendant au travail les vitraux classés monument historique made in GDR à la gloire du « premier Etat ouvrier et paysan allemand » qui doivent sans doute laisser aujourd’hui de glace les futurs managers de l’Allemagne globalisée.
Le ministère des Affaires étrangères est-allemand, le Palais de la République : l’héritage architectural de la RDA résiste mal à l’après-réunification, et pourtant il fait tout autant partie de l’histoire allemande que le stade olympique, le ministère de l’Air de Göring ou celui de la Propagande de Goebbels, sauvegardés et remis à neuf dans les règles de l’art, même si le passant ou le visiteur a toujours du mal à réfréner quelques frissons.
Et puis, le conditionnel passé, ce sont aussi des lieux de mémoire plus virtuels. Comme les pavés incrustés dans les trottoirs et dédiés à des victimes de l’Holocauste, ou les panneaux du quartier bavarois de Schöneberg, ou encore le vidéo bus qui présente aux passagers en traversant des endroits aujourd’hui reconstruits des scènes du passé.
Heureux habitants du Brandebourg, de l’ancienne-Prusse, du défunt Troisième Reich et du Berlin réunifié, nous vivons une époque moins moderne qu’il n’y paraît.