Lovés dans les fauteuils inconfortables d’une compagnie low-cost, ils se demandent, sans se parler, s’ils ont opté pour la bonne solution. Tout quitter. Pour vivre ailleurs. Enfin.
Pourtant il ne s’agit pas d’un coup de tête. Dieu sait qu’avec Bernd, les coups de tête sont rares. Un trait culturel, peut-être, de personnalité sûrement. Mais ça tombe bien, Monique n’aime pas trop les surprises. C’est bien pour cela qu’elle gigote autant sur son siège et mâche son chewing-gum avec acharnement. Un autre pays, une autre langue, sans ses amis ni sa famille. Déglutition difficile et sonore.
Le pilote prend le micro et hurle quelques mots. Incompréhensibles. Les autres voyageurs applaudissent et crient. Des yeux, Monique interroge son mari : « L’Allemagne vient de marquer son deuxième but contre l’Equateur ». Il a l’air content. Nausées, palpitations, elle entre de plein fouet dans l’inconnu. Et elle n’est vraiment pas sûre d’aimer ça.
L’avion survole les Ardennes et elle se dit que Bernd avait, comme d’habitude, raison. Elle aurait dû s’inscrire dans ce fameux Institut pour apprendre l’allemand avant de partir. « Bonjour », « merci », « s’il vous plaît » et « de rien », des mots de politesse - parce que ça oui, Monique est toujours polie - mais qui ne lui faciliteront pas tant la vie.
Un coup d’œil vers Eva et Thomas la rassure. Les deux petits dorment à poings fermés. Enviant cette innocence elle se dirige en titubant vers les toilettes. Ou plutôt vers la cage en plastique malodorante qui symbolise cette promiscuité qu’elle déteste tant.


Enfin rassise, elle fait semblant de dormir et s’enferme dans ses pensées. Dans une demi-heure, ils seront tous les quatre à Berlin. Berlin. Ce nom raisonne comme l’écho de son passé. C’est dans cette ville qu’elle a rencontré Bernd il y a dix ans. Heureusement il parlait très bien le français. Il terminait ses études de commerce et avait envie de découvrir Paris. Et en bonne Parisienne en vacances, elle s’était dit qu’il avait raison. Les étapes d’une vie normale se sont vite enchaînées. Premier boulot, l’achat de leur appartement près du canal Saint-Martin et enfin Thomas, leur premier enfant. Elle, voulait être journaliste. Elle a « fini», comme on dit, « attachée de com » pour une maison de haute couture. Attachée, oui, le mot résume bien la situation. Les cocktails branchés, les déjeuners chez Colette et les collègues de bureau sans intérêt, elle connaît. Et c’est bien ce qu’elle a voulu fuir en répondant « oui» au si-ce-n’est-pas-maintenant-ce-ne-sera-jamais de Bernd, à qui l’on proposait un très bon poste dans une entreprise d’automobile berlinoise. C’est à ce moment-là, entre le fromage et le dessert, qu’ils se sont dits qu’ils partiraient vivre à Berlin.
Ses copines étaient en-thou-sias-mées. Il faut dire que Monique s’est retrouvée sans le vouloir à la pointe de la mode. Parce que, si si, Berlin à Paris, c’est à la mode. Il suffit de se balader près du canal pour s’en rendre compte : le simple nom de la ville inscrit sur un petit top fait automatiquement de vous quelqu’un de « cool », qui sait exprimer le côté « alternatif » de sa personnalité blasée par le système français qui «craint », CPE et affaire Clearstream obligent.
Une fois la bouffée d’air de nouveauté passée, il a fallu tout organiser. Les impôts, la démission de Monique, les résiliations d’EDF, de France Télécom et du bail, la carte européenne de sécurité sociale, la vente de la voiture, la recherche d’un appartement sur Internet. Bref, pas si simple. D’autant que Monique, se retrouvant sans emploi, a déclaré, conquérante, qu’elle s’occuperait de toute la vie pratique de la petite famille. Pauvre Monique qui bientôt ne reconnaîtra même pas son propre nom de famille prononcé avec l’accent allemand. Ses premiers chocs d’immigrée, elle les a eu lorsqu’elle s’est souvenue qu’il n’y avait pas d’école maternelle et quand elle a appris qu’il fallait un certificat de résident pour avoir le droit de vivre en Allemagne. Là, c’était tout de même fort de roquefort, et l’Union européenne alors ?
Du coup, Monique s’est renseignée. Dès demain elle ira dans l’équivalent de la mairie de son quartier, attendra sûrement deux ou trois heures avant d’être reçue par quelqu’un qui ne parle pas français, pour lui présenter son bail, ses papiers d’identité et une attestation de revenus et enfin obtenir les précieux sésames pour tout nouvel arrivant désireux de travailler en Allemagne : l’« Anmeldebestätigung » et la « Lohnsteuerkarte ».
Et là on dit : bonne chance Monique.
Céline Figuière