
Monique se penche, fronce les sourcils, forme avec la bouche un cœur circonspect, hausse les épaules.
- Ben, non… Je ne vois pas !
- Non, mais… vous rigolez, j’espère ? C’est énorme !
- Oh tout de suite ! Enorme ! Si vous parlez de la petite entaille, là, on aura vite fait d’en trouver une dizaine sur votre tacot !
- Mon tacot ! Mon tacot, lui, ne grille pas les priorités !
Monique part d’un grand rire moqueur.
- Vous vous entêtez, vous voyez très bien que vous êtes dans votre tort ! Regardez mon schéma ! Il est pourtant clair…
- On ne peut plus clair ! Ça me rappelle du Picabia...
Monique part d’un grand rire narquois.
Bernd a bien tenté d’intervenir, mais rien à faire : les deux femmes ne constatent plus grand-chose. Il s’agit là d’orgueil déplacé ou de bêtise, appelez cela comme vous voulez, mais quelque part, quelqu’un a trop secoué la bouteille : il faut attendre que la mousse retombe. Alors, il observe distraitement le match, la balle passer d’un bout à l’autre du terrain. Thomas et Eva se sont endormis dans la voiture, lui-même somnole, à demi adossé contre celle-ci. Malgré le froid, il règne une sorte de lourdeur soporifique de ces après-midis d’été caniculaire où chaque mouvement coûte et affaiblit. Les premières neiges sont pourtant arrivées, annonçant la fin du « grand automne ». Berlin a retrouvé en quelque sorte son visage habituel. Bernd se sent bien.
- Mais, vous voyez bien que vous surgissez comme une furie avec votre caisse à savon ?!
- Ah ben, désolé, j’ai le feu et la priorité… Vous ne vouliez pas que j’envoie un héraut non plus ?
- Non, mais un petit coup de frein ne fait pas mal… Vous vous rappelez ? La pédale du milieu…
Monique part d’un grand rire cynique.
Les deux femmes sont reparties sur leurs schémas respectifs, qui, vus d’ici, ne ressemblent plus à rien. Bernd tente d’y reconnaître des formes, comme dans de gros nuages. Ah, là ! La Callas ! Ah, non… On dirait plutôt un mélange raté entre Peter Lorre et Divine… Un flocon de neige vient se déposer sur le front de la « chose ». Bernd regarde le ciel. Soudain resurgissent les souvenirs des hivers de sa jeunesse à Ravensburg. Les tempêtes d’une neige si épaisse que l’on n’avait qu’à ouvrir la bouche pour la boire… Les chocolats chauds de Mona, sa nounou. Une femme gigantesque, un colosse, aussi forte que douce, qui parlait avec un accent créole qui émerveillait le petit Bernd lorsqu’elle lui racontait les histoires de « son île », comme elle aimait à l’appeler, et qu’il caressait sa peau aussi noire que ses merveilleux chocolats.
C’est paradoxalement le silence qui le replonge dans le présent. Plus un cri. Non. Des rires. Monique est dans les bras de la femme. Un instant, il a cru qu’elles en étaient venues aux mains, mais bientôt il les voit se séparer et se sourire. Monique se tourne vers lui :
- C’est Gisèle ! Gisèle Meunier ! Mon amie d’enfance ! Je ne l’avais pas vue depuis plus de 20 ans ! C’est dingue, non ? On se retrouve, ici, maintenant, dans ces circonstances…
- Inouï…
Gisèle et Monique sont reparties dans leur discussion. Les schémas ont lentement glissés sur le sol trempé. Monique évoque très vite l’idée de manger ensemble, de sortir, de faire la fête, de ne plus se quitter…
- Et le constat ? demande Gisèle, dans un sursaut.
- On verra ça plus tard ! Entre gens civilisés…
Les deux femmes partent d’un grand rire sonore.
Bernd lève les yeux au ciel.
Et là, on dit : gardez le cap, mesdames !
Paul-Flavien Enriquez Sarano