imprimer   13.02.2012 
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Le fier coq gaulois aurait-il mué en corbeau parisien, emblème de l’intrigue entourant le pouvoir ? Oui, à en croire le professeur Markus C. Kerber, professeur allemand d’économie à la TU de Berlin, juriste, énarque, européen convaincu et grand familier de l’Hexagone. Dans son essai au vitriol sur la France et sa politique européenne, il fulmine contre les sphères du pouvoir parisien, tout en lançant l’idée d’un ensemble transnational « France Allemagne »…

 

Votre livre s’intitule : « L’Europe sans la France ? ». Est-ce une réplique au « non » français lors du référendum sur le traité constitutionnel ?

Le titre a été choisi avant le référendum. Mais il aurait été encore plus légitime après. Les Français se sont payé le luxe de dire « non » alors même qu’ils ont initié le processus constitutionnel – et qu’ils ont réussi à y faire inscrire des idées bien françaises - l’exception culturelle, le service public, l’article 296, qui protège l’industrie d’armement contre la concurrence - : autant d’éléments inacceptables pour un Européen libéral comme moi ! Le référendum a sans doute été l’occasion pour les Français de manifester leur mécontentement contre leur propre gouvernement. Comportement irresponsable, qui évoque certaines manières très parisiennes : on se réserve le droit de sortir d’une équipe alors que le match n’est pas encore terminé.

 

Qu’est ce qui vous gêne dans l’engagement européen de la France ?

Dans aucun autre pays, il n’y a un tel malentendu sur le fondement intellectuel de l’Europe. L’Europe est beaucoup plus que la somme de ses membres, c’est une véritable communauté. La classe politique française ne voit dans l’UE qu’un instrument de prolongation de sa grandeur nationale.  Prenons l’exemple de la défense. Il faudrait lancer une véritable collaboration militaire franco-allemande. Mais la politique hégémonique de la France en matière d’armement appelle une régie « soviétique » : le secteur naval reste totalement dominé par l’Etat, qui gère à la fois l’offre et la demande, et les structures de l’industrie d’armement sont très figées. Il est très difficile d’organiser une coopération militaire avec ces régies soviétiques formellement transformées en sociétés anonymes.

 

D’après vous, l’Allemagne n’ose pas entrer en conflit avec la France, alors que ce serait salutaire…

Je pense en effet qu’en politique le conflit est inévitable, il faut donc l’organiser. Or les initiatives franco-allemandes sont complètement phagocytées par les Français. Aventis ne compte désormais plus que des Français dans son directoire. Et l’affaire EADS a sensiblement refroidi la relation franco-allemande, en mettant en lumière les problèmes de la création de groupes européens, dans des secteurs où l’Etat joue un rôle en tant que client. En France, on a l’habitude de penser que l’actionnariat étatique est positif, que c’est une façon de protéger le groupe. En Allemagne, on estime que si l’Etat est client dans un marché, il ne doit surtout pas être actionnaire, puisqu’il y a conflit d’intérêts. Le contrôle du pouvoir économique devient alors impossible.

 

Trop d’imbrications entre pouvoirs économiques et politiques. Est-ce le sens de vos critiques à l’encontre de l’oligarchie parisienne formée à l’ENA ?

Mon analyse ne porte pas sur la France mais sur le pouvoir parisien et ses jeux de régime. Une grande école d’administration aiderait beaucoup à améliorer le prestige de la fonction publique en Allemagne, où l’on peut faire une carrière de secrétaire d’Etat sans diplôme. Mais l’ENA s’est transformée en fabrique à dynasties qui ne permet plus la valorisation du mérite. La France est mal représentée, les forces vives de la nation vont bien au-delà de Paris.

 

Vous cultivez le paradoxe : vous contestez le rôle du tandem franco allemand en Europe et en même temps, vous souhaitez l’avènement d’un ensemble transnational France-Allemagne…

Le franco-allemand ne représente plus grand-chose. Il n’y a pas d’osmose culturelle entre la France et l’Allemagne : la maîtrise réciproque des langues recule, l’intérêt des Français pour l’Allemagne est faible, celui des Allemands pour la France est purement touristique. Dans l’Europe à 25, le moteur franco-allemand n’est pas suffisant. Quant aux consultations entre les gouvernements, elles sont devenues surtout symboliques. Le franco-allemand est une terre fertile où rien n’est semé. Il y a beaucoup de défauts dans les systèmes français et allemands, notamment dans les rapports entre pouvoirs législatifs et judiciaires. Par exemple, en Allemagne, le Parlement a les mains liées par la Cour constitutionnelle. Inversement, en France, beaucoup de plaintes n’aboutissent pas quand elles visent des personnages haut placés. Les deux pays auraient beaucoup à apprendre l’un de l’autre. De plus l’Allemagne et la France font face à peu près aux mêmes problèmes économiques or nos deux pays sont très complémentaires. Voilà la potentialité de la « France-Allemagne »

 

 

Propos recueillis par Mara Desbois et Régis Présent Griot.

 

Markus C. Kerber: Europa ohne Frankreich?
Deutsche Anmerkungen zur französischen Frage
Edition Suhrkamp, Frankfurt 2006, 9,50 €

 

 

Voir aussi:

>> L'angoisse de la panne

>> France-Allemagne : les fruits de la discorde

>> Les transhumés du PE

>> La Présidence de l'Europe, c'est quoi au juste ?

>> Deux pays, deux conceptions...








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Jean-Patrick REVEL, avocat bilingue franco-allemand.
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