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C’est ainsi que se déroulent les journées des premiers congés de Bernd. Comme dans un film qui défilerait en accéléré. Pour la quatrième fois, il passe en revue Die Zeit, pour mieux tuer le temps, mais aussi pour observer du coin de l’œil, discrètement, de peur qu’on ne prenne fasse trop attention à lui : cela fait quatre jours que Monique court dans tout l’appartement, suivie par sa cohorte de fidèles, ses sbires, Thomas et Eva. Elle attrape un bibelot, le place ailleurs avec un air convaincu, tire de longs pans de tapisserie aux motifs bariolés devant les murs, chine dans les brocantes et troque avec l’Afrique. Monique s’est trouvé un nouveau violon d’Ingres : la décoration d’intérieur ! Et pour cela, elle compte bien monter son entreprise : « La compagnie internationale de décoration Monique et fils (et fille) ». Bernd, lui, a bien proposé de monter une Ego-AG, mais Monique n’a pas retenu la proposition (le rictus de Bernd lui aurait mis la puce à l’oreille, selon les milieux autorisés).

Bernd n’a pas voulu tenter de raisonner sa jeune femme. Aurait-il même essayé que cela n’aurait servi à rien. Comme lui avait dit la vieille grand-mère de Monique, dont l’âge n’avait pas entamé la raison, lors d’un repas de belle-famille : « Quand ma Momo a une idée en tête, elle ne l’a pas ailleurs ! ». Une pointe de mauvaise foi l’aide aussi souvent à rebondir. Monique est, comme qui dirait, la preuve vivante de la théorie de l’effet papillon… Celui qui dirait ça, d’ailleurs, s’est décidé à préparer un thé qu’un ami lui a ramené de Vienne, impassible malgré le swing des déménageurs d’horizon habitable.

Bernd aurait bien voulu prévenir Monique de toutes les démarches qu’entraîne ce genre d’entreprises, mais quand elle a arboré une blouse de charpentier et une ceinture d’outils autour de sa jolie taille, il a décidé d’attendre… Le garçon n’est pas de bois, non plus !

Il déguste son thé sans quitter des yeux les articles de la présidence allemande, quand soudain une petite main vient soulever sa page. La petite tête d’Eva apparaît, déterminée, la revendication dans l’œil et le front barré d’un pli qui signifie « Sa ne va plu ! » 

            - Qu’est-ce qu’il y a, mein kleiner Spatz ?

            - Ça ne va pas, papa !

            - Je m’en doutais… Allez, dis-moi tout !

            - Je ne veux pas être ministre des retraites dans l’entreprise de maman !

Bernd éclate de rire, ce qui ne fait qu’augmenter l’irritation de sa fille.

            - Pourtant c’est un métier d’avenir… C’est ta mère qui t’a attribué ce titre ?

            - Non, c’est Thomas ! Il dit que je vais devoir cotiser !

A l’œil vague d’Eva, en prononçant ce dernier mot, il sent bien qu’elle n’en a pas parfaitement compris la signification. Peut-être en serait-elle plus bouleversée encore… ?

            - Il est temps de monter un syndicat, ma jolie ! dit-il en la prenant dans les bras, l’emmenant dans le salon où Monique et Thomas discutent du bien-fondé de mettre l’une de ses escouades de soldats en plastiques sur une étagère de type Louis XV.

            - Tu tombes bien ! s’exclame Monique en le voyant entrer dans la pièce. C’est décidé : je vais monter une société de décoration d’intérieur ! Dès demain, je vais me rendre au Gewerbeamt, y présenter mon projet !

L’image de la vieille grand-mère de Monique ressurgit soudain dans la tête de Bernd, avec un air qui l’engage à toutes les prudences.

            - Bien ! Tu es donc prête à affronter l’administration allemande ?

            - Mehr als prête ! s’exclame-t-elle avec un air de princesse… de Machiavel.

 

Et là on dit : En es-tu sûre, Monique ?

 

 

Paul-Flavien Enriquez Sarano

 

Voir aussi:

>> Dossier pratique








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