
Photographe incontournable en Allemagne, Ute Mahler expose à l’Institut français de Berlin ses photographies de Paris en 1979. Témoignage d’un premier contact hors du bloc de l’Est, elles ne sont jamais touristiques. Comme un journal intime, elles parlent humblement de la rencontre fracassante entre deux mondes. Esquisse en trois dates.
Berka, 1949. Ute Mahler nait en Thuringe. Son histoire se mêle à celle de l’Allemagne de l’Est. Comme c’est souvent le cas chez les personnes dont la force s’habille de charme, elle parle de choses dures avec retenue. « Je voulais être reporter, aller au coeur de l’actualité. Au Vietnam, au Chili... ». C’était impossible, faute de pouvoir sortir librement du pays. A cause de ces limitations, et pour gagner sa vie, elle se tourne vers la mode. A l’époque, le magazine « Sybille » fonctionne comme un aimant sur les jeunes photographes de la RDA. Arno Fischer lui-même, y publie des reportages. Après quelques tentatives, elle parvient à s’imposer. « La rédaction était comme une petite île. Nous faisions beaucoup de portraits, avec de vraies rencontres qui duraient trois ou quatre jours », raconte-telle avec une pointe de nostalgie. C’est là qu’elle fait la connaissance de ce qui formera le coeur de l’agence Ostkreuz, Harald Hauswald, Jens Rötzsch, son mari Werner Mahler, Sybille Bergemann… « Bien sûr, ce n’était pas les grands reportages dont j’avais rêvé. Mais je me suis vite rendue compte que des sujets plus simples peuvent aussi communiquer quelque chose d’universel ». Si on la compare souvent à Cartier-Bresson, le virtuose de la composition, Ute Mahler se revendique de Robert Frank, pour l’instantanéité et l’absence de mise en scène.
Paris, 1979. A l’Est, avant les années 80, les visas sont un sésame rarissime. Tous les photographes indépendants en rêvent. A 30 ans, Ute Mahler est la candidate officielle de la RDA pour un concours de photo, Fotokina. Et là, surprise, elle décroche le premier prix, un voyage à Paris, neuf jours au pays de Doisneau. Contre toute attente, elle obtient un visa. Mariée et mère d’un enfant, elle ne risquait pas de rester à l’Ouest. «Bien sûr, une ancienne copine de lycée est venue me rendre visite avant mon départ, pour inspecter la taille de mes bagages… » La Stasi l’attendra aussi à son retour. Pourtant, le voyage rêvé commence par une désillusion. La faute aux chansons, à la littérature, au cinéma, qui lui avaient transmis l’image d’un Paris romantique, d’un ailleurs forcément fascinant. « Quand je suis arrivée, j’ai découvert une ville très forte, mais agressive, bruyante. Je n’avais plus aucun repère. En réaction, j’ai commencé à photographier. » Ses images échappent à tout cliché : des murs, grilles, palissades, des mannequins qui ressemblent à des marionnettes. Les instants sont en suspens, le sens se pose en douceur sur la pellicule. « Nous avions tous un traumatisme en RDA. Une phobie des murs. Sur mes photos de Paris, il y a des murs partout, des endroits fermés, clos. Et des oiseaux, pour la liberté. »
Berlin, 1990. Le mur est tombé. « C’était incroyable. Imaginez : on regarde par la fenêtre de chez soi, les mêmes arbres, le même paysage, seulement, la vie entière s’est transformée. Plus rien n’est pareil, les comportements, l’argent, les assurances, les conditions de travail. Et pourtant, tout est identique. » En 1990, à une époque où le monde perd en lisibilité, sept photographes choisissent de s’unir pour être plus forts. Ils montent l’agence Ostkreuz, dans des conditions très aventureuses. Magnum, en France, leur sert d’exemple. Ute Mahler évoque cette époque avec une espièglerie qui la fait ressembler à une jeune fille. « Personne n’a remarqué que nous n’avions aucune idée du fonctionnement d’une agence photo. On recevait des commandes, on les remplissait dans les temps, et personne n’a rien vu ! » Aujourd’hui, Ostkreuz est la seule agence de photographie indépendante en Allemagne.
Dorothée Fraleux
(Photo: Mirko Zander)
Institut Français Berlin, du 8 juin au 31 août, Kurfürstendamm, 211, 10719 Berlin.